Les réverbères : arts vivants

Monstrueuse humanité

Avec 4200 km, présenté au Théâtre du Galpon, le Teatro de lo Inestable transforme le drame réel d’un cayuco[1] parti vers l’Europe et retrouvé trois mois plus tard de l’autre côté de l’Atlantique en une rêverie mélancolique sur notre humanité perdue. Baleines, bateaux de papier, voix, archives et fantômes composent une enquête poétique sur celles et ceux qui disparaissent en mer. Un spectacle profondément politique qui réussit surtout lorsqu’il ne cherche pas à expliquer mais nous laisse penser – et panser – la terrible question : qui sommes-nous devenu-es ?

Une petite embarcation quelque part au milieu de l’océan. Vingt-cinq personnes à bord. Vingt-cinq migrant-es. Vingt-cinq rêves. Mais plus aucune terre en vue. Seulement la mer, la nuit, l’horizon, les vagues et quelques immenses mammifères marins protecteurs dont les chants traversent les profondeurs.

L’histoire est vraie. En 2024, un cayuco parti de Mauritanie en direction des Canaries dérive durant près de trois mois avant d’être retrouvé sur les côtes brésiliennes. Neuf corps seulement sont encore dans l’embarcation. Que sont devenues les autres personnes ? Que s’est-il passé pendant ces milliers de kilomètres ? Qui se souviendra de celles et ceux dont la disparition ne laissera peut-être jamais d’autre trace qu’une embarcation échouée ? C’est dans ce trou béant du récit que le Teatro de lo Inestable installe son théâtre. La création, née à Valence en juin 2025 sous la direction de Jacobo Pallarés, repose sur une écriture collective et transatlantique associant des auteur/trices d’Espagne, du Chili et d’Uruguay.

Et le choix du Galpon n’est pas anodin. Deux ans auparavant, presque jour pour jour, la salle genevoise accueillait déjà la compagnie valencienne avec La Odisea de aquellas vidas, autre création autour des parcours migratoires, inspirée notamment du destin tragique d’une mère et de sa fille mortes dans le désert tunisien. Avec 4200 km, cette odyssée se poursuit. Mais cette fois, Ulysse ne rentrera pas à Ithaque.

Car il est surtout question ici de disparition. Alors on enquête. On cherche. On fouille des documents, un téléphone portable, des photographies, des enregistrements, un journal et les archives d’une biologiste marine obsédée par les baleines. Plusieurs strates narratives se superposent jusqu’à brouiller volontairement les frontières entre ce qui s’est réellement passé et ce que le théâtre invente pour remplir les blancs laissés par l’océan. Le spectacle lui-même revendique cette interrogation : où sont passées les personnes du cayuco et, plus largement, où vont toutes celles qui disparaissent en cherchant ailleurs une vie meilleure ?

C’est là que 4200 km est le plus fort. Quand il ne cherche justement plus à répondre. Quand l’enquête devient rêverie. Quand la mer cesse d’être un espace géographique pour devenir le vaste territoire métaphorique de notre conscience.

Et puis, il y a les baleines. Ces êtres immenses dont nous partageons la planète sans réellement partager le monde. Elles migrent. Elles se cherchent. Elles communiquent à des kilomètres de distance par des chants dont les fréquences nous demeurent largement étrangères. Pour les auteur/trices, elles sont devenues la métaphore de tous les cayucos perdus dans l’immensité : un appel lancé dans le noir sans savoir si quelqu’un l’entendra. Et si ces petites embarcations surchargées étaient elles aussi des baleines à la dérive ? Des vies qui émettent des signaux que nous ne voulons plus entendre ?

Notre humanité moderne semble pourtant capable de détecter le déplacement d’un container à quelques mètres près, de suivre les fluctuations boursières à la microseconde, de transporter des marchandises d’un continent à l’autre selon des chaînes logistiques d’une précision vertigineuse. Mais elle demeure capable de perdre des êtres humains en pleine mer. Que dit alors de nous cette hiérarchie des attentions ? À quoi sert une société si son fonctionnement économique devient un curseur plus important que le soin porté à celles et ceux qui la composent ? Et comment survivons-nous moralement à notre propre indifférence ?

Sur scène, de petits bateaux de papier ne cessent d’apparaître, fabriqués sans relâche par les artistes. Le geste est enfantin. Nous l’avons presque toutes et tous fait un jour. Plier une feuille, marquer les angles, écarter les bords et poser cette coque fragile sur une flaque pour la regarder partir. Le souvenir appartient au territoire innocent de l’enfance. Mais ici, les petits bateaux s’accumulent et se suspendent à jardin. Ils deviennent autre chose. Des ex-voto. On pense à ces objets déposés dans les sanctuaires pour remercier une puissance protectrice ou implorer son secours. Aux maquettes de navires suspendues au plafond de la Bonne Mère à Marseille, comme autant de prières silencieuses adressées à celles et ceux parti-es en mer.

Mais qui protège les marins sans papiers ? Qui veille sur celles et ceux dont le voyage n’est pas une aventure mais un ultime geste de survie ? Ces minuscules embarcations de papier racontent alors magnifiquement l’innocence perdue de notre monde. Face à elles, quelque chose de l’éthique humaine semble s’être échoué sur les plages de l’indifférence.

La scénographie fonctionne d’ailleurs merveilleusement lorsqu’elle demeure dans cet ordre du suggestif. Une table, des légères drisses pour suspendre des bateaux ou des bâches suggestives, des voix sonorisées, des lumières bleues et noires et beaucoup d’espace suffisent pour laisser l’imaginaire accomplir son travail. Le critique José Vicente Peiró évoquait d’ailleurs, à la création valencienne de 2025, un véritable « puzzle narratif » où les multiples histoires finissent toutes par revenir vers un même noyau : ce cayuco et ces vingt-cinq vies englouties dans le mystère.

Le dispositif audiovisuel convainc un peu moins. L’écran du fond diffuse les traces retrouvées de l’enquête : téléphone portable, photographies, documents, sons. Le procédé est cohérent avec la structure documentaire du spectacle et permet de nous ramener brutalement au réel. Mais paradoxalement, à trop montrer la preuve, le théâtre perd parfois un peu de la puissance de ce qu’il nous faisait imaginer. Les explications viennent border un mystère qui n’avait peut-être pas besoin de l’être. La simplicité de la narration, même composée de plusieurs témoignages et de multiples couches, suffit à faire surgir toute la violence de ce qui n’est plus là.

Et puis apparaît Ismaël. Un enfant parmi les âmes perdues de la pirogue. Son pull rouge reste imprimé dans la mémoire. Impossible alors de ne pas songer, même si cette association appartient au regard du spectateur et non nécessairement à l’intention des créateurs, à Alan Kurdi, ce petit garçon syrien de trois ans retrouvé mort sur une plage turque en septembre 2015, vêtu lui aussi d’un haut rouge. Sa photographie avait fait le tour du monde et était devenue, durant quelques jours, le symbole insoutenable du drame des réfugié-es en Méditerranée.

Pour quelques jours. Puis nous avons continué à vivre. C’est peut-être là la question la plus douloureuse posée par 4200 km. Non pas pourquoi ces personnes meurent-elles ? Nous connaissons malheureusement une partie des réponses. Mais comment nous accommodons-nous de leur mort ? Comment continuons-nous à vivre, aimer, rire, dormir alors que, quelque part, d’autres êtres humains se noient dans le même monde que nous ? Avec qui faisons-nous humanité ?

Le spectacle ne moralise jamais. Il ne désigne aucun coupable confortablement installé dans la salle. Il ne distribue pas davantage de certificats de bonne conscience. Et surtout, il ne répond pas. Heureusement. Il fait mieux. Il donne à penser. Et à panser. Car quelque chose reste profondément blessé à son terme : une mélancolie tenace, comme du sel sur la peau. Une mélancolie sublimée par les magnifiques chants des acteur/trices. Les voix humaines rejoignent alors celles des baleines. Et l’on ne sait bientôt plus très bien qui appelle qui. Dans cet étrange dialogue entre les espèces, il y a quelque chose de profondément onirique, presque sacré. Une tentative dérisoire et magnifique de renouer les fils d’un monde que nos frontières, nos intérêts et nos indifférences ne cessent de déchirer.

On ne saisit sans doute pas du premier coup toutes les ramifications de ce texte dense et polyphonique. Certaines strates nous échappent, certains fragments se dissolvent avant même d’avoir été pleinement compris. Peu importe finalement. L’essentiel est ailleurs. Dans ces bateaux de papier suspendus au-dessus de nos consciences. Dans cet enfant au pull rouge. Dans cette baleine qui chante à une fréquence que personne ne semble entendre. Et dans ce théâtre qui, encore et toujours, nous tend un miroir. 4200 km ne nous demande pas comment sauver le monde. Il nous demande plus douloureusement : comment continuer à nous dire humain-es lorsqu’autant de vies disparaissent sans que personne ne puisse s’en souvenir ?

Car, si nous sommes chamboulé-es à la sortie de la salle, nous nous connaissons. Un verre ou deux plus loin, quelques émotions partagées et nous pensons déjà à la suite. Il faut rentrer dormir, être en forme pour demain, aller travailler, alimenter ce monde qui dévore ses enfants. Le théâtre, comme le chant des baleines, nous rappelle chaque jour à nos humanités perdues.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :
4200 KM
, création du Teatro de lo Inestable au Théâtre du Galpon le jeudi 3 septembre 2026.

Dramaturgie, création et mise en scène : Jacobo Pallarés

Avec Victoria Mínguez, Juan Andrés González, Nuria Albelda et Jacobo Pallarés

https://galpon.ch/spectacle/4200-km/

Photos: ©Andrea de la Fuente

[1] pirogue

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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