Des mots de pères résonnent au Théâtricul
Spectacle hommage à Miguel Fernandez-V., décédé l’an dernier, et qui avait initié ce projet, Pères présente des témoignages de la paternité, d’après différent-es auteur/trices. Un bijou de sensibilité à voir au Théâtricul jusqu’au 3 mai.
Sur scène, ils sont quatre : Serge Martin, Angelo Dell’Aquila, Dimitri Anzules et Jef Saintmartin. Miguel Fernandez-V. les avait réunis pour porter ce projet, en confiant la mise en scène à Lefki Papachrysostomou. Et alors que le comédien, metteur en scène et auteur nous a quitté-es en octobre dernier, l’équipe a décidé de poursuivre ce joli projet, comme un hommage. Au plateau, on entend une série de monologues écrits par Julie Annen et Nicola Tavaglione, ainsi que, en guise de bonus, un dernier écrit de Miguel Fernandez-V., depuis sa place de fils ayant perdu son père à l’âge de quatre ans. Tour à tour, chacun incarne un profil de père, qui narre son expérience : il y a celui qui a insisté auprès de son épouse pour avoir des enfants, ce père adoptif qui ne voulait pas que son fils ait les gênes de sa famille, cet autre père à la virilité parfois excessive, celui qui ne supporte pas les pleurs de son bébé, celui qui a tout préparé avant la naissance et ne cesse de le rappeler… Les autres écoutent, réagissent, commentent parfois, comme dans une réunion des « pères anonymes » qui étalent leurs expériences, leurs regrets, leurs peurs, leurs joies.
Cercle intimiste
Pour rendre ces paroles plus précieuses encore, Lefki Papachrysostomou – on remarquera que le hasard, si c’est bien de lui dont il est question, fait bien les choses en lisant les deux premières syllabes de son nom – et son équipe artistique, entièrement féminine, ont choisi de placer la scénographie en quadriftontal. Dans le petit écueil du Théâtricul, les bancs sont donc disposés en partie sur les gradins, mais aussi de chaque côté de la scène, ainsi qu’au fond de celle-ci. Si bien que le public entoure les quatre comédiens, qui déplacent régulièrement leur chaise pour se tenir à proximité des spectateur/trices. Les expériences qu’ils narrent sont intimes, et ils se livrent comme jamais. On a, bien souvent, cette image du père pudique, qui ne livre pas ses sentiments, qui fait figure d’autorité, toujours solide. Il n’en est rien ici : les fêlures arrivent, la carapace se craquelle, les sentiments, les doutes, les peurs, tout nous est livré. Pour nous délivrer toute la complexité, mais aussi toute la joie d’être père.
On ne s’en rend pas compte immédiatement, mais tous les comédiens sont vêtus en bleu, soit la couleur habituellement donnée aux garçons à la naissance. Celle-ci est fortement associée à la paternité et à la masculinité, dans les belles valeurs qu’elle véhicule, comme la protection, la sagesse et la loyauté. Des valeurs qu’un père se doit – ou se devrait – d’avoir. On parle, ces temps, énormément de masculinité toxique. Les textes présentés au Théâtricul n’occultent en aucun cas cela : entre ce père qui aurait souhaité avoir un fils et apprend à sa fille à se défendre – quelle fierté lorsqu’elle frappe les testicules d’un garçon qui a voulu lui mettre la main à la culotte, bien que la réaction trop heureuse du père ait mis fin à son couple ; celui qui renie son premier fils handicapé, bien plus fier du deuxième qui pourra suivre ses traces… il y a de la violence, aussi, dans les récits qui nous sont livrés. Violence malgré soi, violence qui intervient quand tous les autres recours ont été épuisés, violence qui découle d’une forme de contrainte induite par les traditions de la société, et auxquels certains ne veulent plus souscrire. Cette violence peut être perpétrée par les pères, qui la regrettent plus qu tout. Mais elle est aussi, bien souvent, subie, par certaines injonctions, par ce qu’on n’ose pas dire, pas avouer. Pères nous montre que les mentalités sont en train de changer, qu’un homme, un père, peut aussi se montrer vulnérable, qu’il fait des erreurs, comme tout être humain. Il ne s’agit en aucun cas d’excuser cette violence, mais plutôt d’en prendre conscience, pour la contrer. Et au cœur de tout cela, il y avant tout l’amour : un enfant, c’est la chair de sa chair, et cet amour est inconditionnel – même pour ce père qui a adopté – et on ferait tout pour le protéger.

Paroles de père et regards de fils
On imagine aisément que la majorité d’hommes présents dans la salle – il faut le relever, une fois n’est pas coutume ! –, pour la plupart présentant déjà un certain âge et connaissant sans doute les joies de la paternité, se retrouvent dans telle ou telle figure paternelle. Mais ces textes sont aussi à réfléchir du point de vue de l’enfant, du fils que je suis, pour mieux comprendre, parfois certains choix et attitudes du père. On pense à ce bouleversant témoignage d’un père parti trois ans pour travailler, afin d’apporter la sécurité financière à sa famille, qui ne s’en serait pas sortie sans cela. À son retour, l’enfant a grandi, et le père est devenu un étranger. Mais lui sait ce que son fils lui doit, et cela lui suffit. Les larmes montent quand on entend ce père se dire – et s’en vouloir aussitôt au point de vouloir « se tabasser la gueule » – que si son enfant ne réchappait pas à ses problèmes de santé, il pourrait enfin dormir la nuit. Avant de conclure avec cette magnifique prise de conscience : « J’ai compris que s’il ne survivait pas, je ne pourrai plus jamais dormir. » Car l’amour d’un père, ça n’a pas de prix.
Sur la scène du Théâtricul, aucun autre décor que les quatre chaises que les quatre comédiens, incarnant une infinité de figures paternelles. Ils échangent, touchent, font rire – comme ce chef d’entreprise qui comprend que, quel que soit son statut social, au moment de l’accouchement, tout le monde est soumis au même régime. Les mêmes mots résonnent au début et à la fin : « Papa », et celui-ci qui répond en demandant à l’enfant d’attendre, qu’il arrive. Des mots qu’on a toutes et tous entendus, et qui prennent une tout autre signification lorsqu’on les entend ainsi, à la lumière des témoignages entendus. On sourit au début, on rirait presque. À la fin, l’émotion prend le dessus. On n’aurait pu rendre un plus bel hommage à Miguel Fernandez-V. Merci pour cela.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Pères, d’après des textes de Julie Annen, Nicola Tavaglione et Miguel Fernandez-V., du 21 avril au 3 mai 2026 au Théâtricul.
Mise en scène : Lefki Papachrysostomou
Avec Serge Martin, Angelo Dell’Aquila, Dimitri Anzules et Jef Saintmartin
Photos : ©Aline Zandona
