Deux sœurs entre jalousie et haine

Adapter un film célèbre en pièce de théâtre. Tel est le pari risqué de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, joué en ce moment au Théâtre Alchimic. La metteuse en scène Silvia Barreiros s’en sort avec brio, et c’est à voir jusqu’au 29 septembre.

Tout commence par un accident. En voix-off, on entend le fracas d’une voiture et les voix des badauds, interloqués et choqués. Sur la scène, l’ancienne actrice de cinéma Blanche Hudson est dans un fauteuil, paralysée depuis le terrible événement. Sa sœur, connue sous le nom de Baby Jane après un tube à succès qu’elle a sorti dans son enfance, s’occupe d’elle, aidée par Edna, une infirmière. Mais cela, ce ne sont que les apparences. Baby Jane hait profondément sa grande sœur ; elle l’a, croit-on, renversée volontairement dans le but de la tuer, jalouse qu’elle était de sa réussite à l’écran. Blanche vit un enfer, ne pouvant sortir de son fauteuil ni de sa chambre, alors que sa sœur boit de plus en plus et lui fait payer chaque jour un peu plus cette haine qui la ronge…

Une scénographie intelligente

Le premier élément frappant de cette adaptation, c’est le choix de la scénographie. La scène figure à la fois le salon, au rez-de-chaussée, et la chambre, à l’étage. Sur les toiles délimitant l’espace sont projetés les murs de chaque pièce. Derrière celles-ci apparaissent en transparence des escaliers qui relient les deux étages. Alors que ce dispositif aurait pu s’avérer compliqué, on comprend bien vite dans quel lieu on se trouve, le balancement de l’un à l’autre apportant un dynamisme qui contraste avec l’immobilité de Blanche. L’emploi de ces toiles où sont projetées des images permet également de présenter les souvenirs de Baby Jane, de ses concerts de jeunesse aux échanges avec son père qui l’admirait tant. Une bien jolie trouvaille qui permet de mettre en scène les flashbacks si chers au cinéma.

Des personnalités complexes

Vous l’aurez compris, l’intrigue est principalement centrée sur les deux sœurs. Quelques personnages – Edna, Edwin Drapot, un pianiste qui doit accompagner Jane pour son retour sur scène, et le père en souvenir – gravitent autour d’elles pour apporter un peu plus de profondeur à l’action. Au milieu de tous les non-dits semblent se dégager deux personnalités en tout point opposées, comme en témoigne le physique des deux protagonistes. Jane est blonde, avec une voix forte ; elle semble dure, toujours en colère, jalouse de sa sœur et manipulatrice. Sa dépendance à l’alcool ne fait d’ailleurs qu’accentuer cette sensation. À l’opposé, Blanche a la chevelure noire et une voix douce. Elle semble être une victime. Victime de l’accident, mais également de l’attitude de sa sœur qui l’enferme dans sa propre maison, la coupant de tout contact extérieur en jetant le courrier qu’elle reçoit et en l’empêchant de répondre au téléphone.

Sembler. C’est le verbe qui s’impose. Car derrière les apparences se cache une réalité bien plus complexe. La victime n’est pas celle que l’on croit. Élevées dans la concurrence par un père qui n’avait d’yeux que pour Jane – on n’en comprendra la raison principale qu’à la fin de la pièce – même lorsque Blanche a eu du succès, les deux sœurs n’ont jamais développé une relation saine. L’une était toujours dans l’ombre de l’autre, attirant la jalousie de la première. Les rôles n’ont fait que s’inverser avec le temps. La colère domine. Et le rôle du père dans tout cela ? Bien que décédé bien des années plus tôt, il occupe une place prépondérante dans cette relation. Exigeant avec Jane, il a toujours placé son succès avant le reste, comme s’il vivait cette réussite à travers elle, par procuration. Rien de moins sain pour une enfant qui ne demande qu’à grandir. Jane n’y parviendra jamais. Tiraillée entre l’enfant star qu’elle était, l’adulte qu’elle est devenue et qui doit s’occuper de sa sœur, par culpabilité, Jane est instable. L’alcool fait ressortir les diverses facettes de sa personnalité, comme une schizophrénie qui s’empare d’elle. Alors, quand les révélations tombent à la fin de la pièce, sa folie ne fera qu’empirer, jusqu’à atteindre un point de non-retour qui la poussera à des extrémités que personne n’aurait imaginées.

Si le pari était risqué, Silvia Barreiros et sa compagnie Apsara le relèvent magnifiquement. Même si le jeu doit encore s’affiner par moments – on peine encore à croire à certaines scènes, rappelant parfois trop le théâtre de boulevard –, la troupe parvient à trouver le bon équilibre entre tragique et comédie. L’humour n’est pas sans rappeler celui des films des années 50, extrêmement bien dosé pour ne rien enlever au côté dramatique de l’histoire racontée sur la scène. À l’Alchimic, on est donc un peu comme au cinéma pour assister à cette adaptation très réussie ! Pas étonnant, quand on connaît l’histoire du lieu…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? d’après la pièce de Henry Farrell, du 10 au 29 septembre 2019 au Théâtre Alchimic.

Adaptation et mise en scène : Silvia Barreiros

Avec Clara Brancorsini, Amanda Cepero,Thierry Jorand, Pascale Vachoux, et la participation de Dimitri Anzules, Cléa Hayoz, Milla Nortik

https://alchimic.ch/quest-il-arrive-a-baby-jane/

Photos : © Ester Paredes

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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