Dialogues des Carmélites : au cœur de l’humanité
Pour notre dernier reportage de la saison au Théâtre du Galpon, nous avons rencontré le metteur en scène de Dialogues des Carmélites, Yves Coudray, avant d’assister à un début de filage. Le spectacle se jouera les 27 et 28 juin, avec les élèves de la Haute École de Musique de Genève.
En entrant dans la salle du Galpon, nous voilà surpris de découvrir une scène disposée en bi-frontal, ce qui est peu commun pour un opéra. Au fond trône un piano à queue, alors que quelques éléments de décor sont disséminés par-ci par-là. Yves Coudray, metteur en scène, s’affaire, discute avec différent-es membres de son équipe pour régler quelques détails, avant de nous accorder un moment pour nous expliquer le projet. Dialogues des Carmélites s’inscrit dans le programme « Scène lyrique » de la HEM. Ce processus pédagogique vise à permettre aux étudiant-es de se confronter à la scène, en appliquant tout ce qu’ils et elles ont travaillé durant l’année : texte, technique, voix, musique théâtrale… Ce spectacle est l’aboutissement et la réalisation concrète de tout ce travail.
Un ouvrage d’ensemble
Dialogues des Carmélites, c’est une des pièces les plus connues du répertoire contemporain, si l’on peut dire ainsi. Rapidement passé dans le répertoire courant, cet opéra se rapproche du style de Puccini, par son côté consonant, c’est-à-dire construit avec des harmonies douces, stables et plaisantes à l’oreille. L’histoire qui se cache derrière le livret de Francis Poulenc se base sur un fait réel : l’exécution des Carmélites de Compiègne durant la Révolution Française. C’est donc une œuvre émotionnellement forte, où tout tend vers cette exécution finale. Pour écrire son livret, Poulenc s’est appuyé sur un scénario écrit par Georges Bernanos, pour un film qui n’a jamais été tourné. Celui-ci s’inspirait déjà du roman de Gertrud von Le Fort, La Dernière à l’échafaud. Une fois le film abandonné, le projet s’est transformé en pièce de théâtre, qui a donc inspiré l’œuvre de Poulenc. Lui-même était alors en pleine crise mystique, et a été particulièrement touché par cette œuvre, dans laquelle il a vu un terrain propice à l’opéra.

Si ce Dialogues des Carmélites présente plusieurs rôles importants, Yves Coudray met l’accent sur l’ouvrage d’ensemble, particulièrement marqué à partir du deuxième acte. Il s’agit d’une occasion formidable pour les élèves d’expérimenter la dépendance entre les différents rôles, dans une dynamique qui implique inévitablement tout le monde. Chacun-e peut ainsi développer sa personnalité, tout en portant la ligne générale.
Un sujet fort et humain
Dialogues des Carmélites traite donc d’une communauté religieuse harcelée, martyrisée. La Révolution Française s’est donc faite aussi au niveau moral, au-delà même de la politique. Il s’agissait de libérer de toutes formes de joug, et en ce sens elle a été un événement à la fois formidable et épouvantable pour la société de l’époque. Dans cette œuvre, rien n’est nivelé : chacune des Carmélites a sa personnalité propre. Il s’agit donc de développer les individualités et les rapports entre elles, en insistant sur le fait que l’effet de communauté n’aplanit pas les caractères. Les réactions de chacune, variées, sont ainsi très humaines, et peuvent parler à tout le monde, malgré la dominante religieuse du propos. Yves Coudray nous rappelle que la majorité des Français-es sont républicain-es, mais que, à travers ce spectacle, cette question est abordée sous plusieurs angles de vue. Les Carmélites sont d’abord mises dans le camp des oppresseur/euses, alors qu’elles n’y sont pour rien. On peut les définir comme un dommage collatéral, alors qu’elles ont simplement prié et suivi les règles qu’on leur imposait. De ce fait, on finit par prendre leur parti dans cet opéra. C’est à travers tout cela qu’Yves Coudray voit une grande humanité dans ce spectacle, en développant les forces et les faiblesses de chaque personnage, qui ne sont pas forcément là où l’on croit.
Des choix audacieux
Le bi-frontal est rare à l’opéra, d’où notre surprise en arrivant dans la salle. Yves Coudray a ainsi longuement hésité avant de faire ce choix. Il avait eu l’occasion, dès son enfance, de jouer avec un tel dispositif : il avait alors été impressionné par le rapport étroit avec le public, et le lien fort que cela entretient avec le théâtre. Il aime cette intimité que crée cette division de l’espace, d’autant plus avec l’énergie particulière du Galpon. Avant d’en venir à cela, il avait d’abord testé en frontal, de manière plus classique, avant de suivre son premier instinct, en résolvant certains problèmes dramaturgiques qui se posaient. Le public devient ainsi témoin, se sent plus impliqué, et même plongé au cœur des actions, pour devenir véritable partie prenante du spectacle.
Cette décision lui est apparue totalement convaincante en travaillant sur la scène finale, avec cette longue montée à l’échafaud. Il y a vu le moyen de remettre en cause la position passive que peut avoir le/la spectateur/trice dans une configuration classique. D’autant que la musique composée par Poulenc pour les religieuses, qui offrent leur vie en sacrifice, a un côté très élégiaque, et la présence du chœur, représentant le peuple qui assiste à l’exécution, reste assez discrète. Yves Coudray tenait à ce qu’on n’oublie pas l’horreur effective de l’exécution, où quinze femmes se voient trancher la tête en place public. Il voulait ainsi ramener cette réalité sur le devant de la scène. Il place ainsi au cœur du propos l’élégie et le sacrifice de ces femmes, en creusant la réflexion sur la réaction différente de chacune : joie, rage, peur ou passivité… Il lui semblait important de rendre compte de cela pour que le/la spectateur/trice n’oublie pas. On est ainsi positionné comme le peuple de l’époque, qui voyait cela comme une distraction. Les spectateur/trices (re)deviennent ainsi voyeur/euses, sans toutefois que la mise en scène ne tombe dans quelque chose de trop cru. Et quand l’émotion atteint son paroxysme, c’est un effort énorme pour les élèves sur scène, mais qui permet d’entrer véritablement dans le vif du sujet, avec une grande dimension de partage.

Durant notre discussion, Yves Coudray évoque encore un autre moment fort du spectacle, pour accentuer cette dimension humaine qui lui est chère. Il évoque le personnage de Blanche de la Force, autour de qui presque tout le spectacle tourne. Comme son nom ne l’indique pas, elle est faible et a constamment peur. Et pour cause, sa mère a eu si peur face à la tragédie incendiaire du feu d’artifice pour le mariage de Louis XVI, qu’elle a accouché et est morte en couches, transmettant toute sa terreur à sa fille. Blanche subit donc ceci toute sa vie, tout en étant consciente du nom qu’elle porte. Sa dévotion à Dieu devient donc une manière de rattraper cela, pour retrouver son honneur. À la mort de la première prieure, Madame de Croissy, s’opère un transfert de grâce. Celle qui a passé sa vie à se préparer à la mort grâce à la méditation et aux prières lui transmet tout son apaisement, ressentant toute la peur de Blanche, pour mourir dans un doute absolu. Dialogues des Carmélites raconte donc aussi les parcours de vie de toutes ces femmes, et Yves Coudray se refuse à nous en dévoiler les détails, pour ne pas tout spoiler.
Premier filage en costumes
Après notre entretien, la matinée se poursuit avec une répétition, sous la forme d’un filage, pour la première fois en costumes. Après la mise en place des éléments de décor et quelques réglages au piano pour revoir quelques enchaînements, pendant la mise, tout va commencer. Pendant ce temps, certain-es relisent leurs partitions, d’autres écoutent, discutent, rigolent ou se concentrent. Une fois la scène lancée, Yves Coudray prend des notes, observent, pour pouvoir donner ensuite des indications sur la suite des opérations. Les réglages, sur le moment, concernent le rythme ou le tempo, apportés par le directeur musical, Emmanuel Olivier. On procède à de petits ajustements, rappelant le texte aux comédien-nes en cas d’oubli. À la fin de la scène, Yves Coudray partage ses retours, toujours dans l’échange, avec les trois comédien-nes au plateau.

Durant ce moment, il est question principalement de positionnement, en regard des lumières qui éclaireront le plateau. Il faut aussi réfléchir aux éléments de décor, en demandant à chacun-e comment cela s’est passé, notamment par rapport aux déplacements sur scène. Yves Coudray évoque alors plus en détails les intentions qu’il souhaite voir, précisant les positionnements, les adresses, et des détails dans la gestuelle. L’objectif est de coller au plus près à ce qui est dit, pour que tout soit plus clair. Il revient alors aussi sur les timings, pour savoir quand faire quel geste, mieux entendre certaines répliques en se détachant de la partition pour mettre l’accent sur les intentions. Il invite ses élèves à prendre le temps, en insistant sur le fait que les silences ne doivent pas être des moments d’attente, mais doivent plutôt permettre de pouvoir plus donner, dans une dimension très organique.
C’est à ce moment-là que nous quittons les lieux, avant que la répétition ne reprenne, en vue de la première du 27 juin prochain.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Dialogues des Carmélites, de Francis Poulenc, une création de la Haute École de Musique de Genève, les 27 et 28 juin 2026 au Théâtre du Galpon
Mise en scène : Yves Coudray
Direction musicale : Emmanuel Olivier
Piano : Juliette Journaux
Avec les chanteuses et chanteurs du département vocal de la HEM et le Grand Chœur de la HEM
Chefs de chant : Vladyslava Udod et Lucas Vaysse
https://galpon.ch/spectacle/Dialoguess-des-carmelites/
Photos : © Wilson Gigé, HEM
