Les réverbères : arts vivants

Aux Scènes du Grütli, on ralentit et on construit ensemble

Comme c’est la coutume depuis qu’Éric Devanthéry a pris la direction des Scènes du Grütli, la présentation de la saison à venir s’est déroulée sous la forme d’une déambulation sous casques, qui nous a mené-es cette fois-ci du Bois de la Bâtie à la Brasserie du Mât, partenaire du Théâtre depuis plusieurs années.

C’est donc à l’ombre des arbres qu’Éric Devanthéry a accueilli le public, une fois les casques distribués : remerciements d’usage de son équipe et de tous les soutiens sans lesquels les lieux ne pourraient fonctionner, promesse d’une belle saison à venir… Le directeur a évoqué le titre de cette dernière, Un lieu à soi. Inspiré par l’essai de Virginia Woolf, cet intitulé invite à ralentir, à retrouver ce qui nous anime à l’intérieur. L’introduction, durant laquelle la force centripète des événements Pop up – soit loin de la Maison des Arts du Grütli, comme cette présentation – a été mise en avant, s’est conclue avec les mots de Maya Angelou, et son poème « Lorsque les grands arbres tombent », qui résonne étrangement en ces temps troublés :

« Et quand de grandes âmes meurent,
après une période, la paix fleurit,
de manière lente et toujours irrégulière.
Les espaces se remplissent d’une sorte de vibration électrique apaisante.
Nos sens, restaurés, qui ne seront jamais les mêmes, nous chuchotent :
Ils ont existé. Ils ont existé.
Nous pouvons être.
Être et être meilleurs.
Car ils ont existé. »

Balade poétique

Sur le chemin nous conduisant du Bois de la Bâtie à la Brasserie du Mât, les membres de l’équipe du Théâtre et les artistes de la saison ont évoqué leurs visions d’Un lieu à soi, en parlant de leur spectacle et en ponctuant leur propos par un poème, pour donner une idée des différentes thématiques. La saison s’ouvrira commencera donc avec deux spectacles estampillés La Bâtie – Festival de Genève. Aurélia Lüscher ouvrira les feux avec Au Grand Passage. Après avoir exploré les Corps incorruptibles, elle nous immerge cette fois-ci dans les conversations qu’elle entretient encore avec ses grands-mères disparues. Entre science du deuil et présences invisibles, elle nous invite à penser que nos proches ne meurent jamais véritablement. Place ensuite à Shabaab, la jeunesse en arabe. Samar Haddad King et ses deux interprètes (Mohammad Smahneh et Yousef Aref Sbieh) reviennent sur leur adolescence. Amitié, colonisation, rêve, tendresse… un véritable voyage nostalgique et onirique.

Le mois de septembre se clôturera – et c’est également ainsi que débutera celui d’octobre – avec une rétrospective dédiée à plusieurs spectacles joués au Galpon. D’abord, Nathalie Tacchella reviendra présenter L’agenda des tentacules : une manière de lutter contre le découragement, d’interroger nos inquiétudes, alors que cinq corps se plongent dans l’inconnu et l’imprévisible dans un spectacle chorégraphique visant à nous sortir de notre paradigme humain. S’ensuivront deux spectacles du Studio d’Action Théâtrale (SAT), portés par Gabriel Alvarez et les mots de son compagnon de route, qui vient de nous quitter, Valère Novarina. Pour les 40 ans du SAT, on pourra donc redécouvrir le festin vorace du monde, qui s’engloutit lui-même, dans Le Repas. Puis, dans L’Origine rouge, c’est la parole de Novarina qui sera au cœur du propos, avec un récit des origines qui résonne également comme celui de la fin des temps. Début ou fin d’un cycle ? Il faudra se rendre aux Scènes du Grütli pour le savoir.

Les femmes au pouvoir

La suite de la saison s’avérera tournée vers des questionnements résolument féminins, voire féministes. À commencer, du 8 au 10 octobre en format Pop up, puis du 4 au 14 novembre au plateau, avec Toutes les femmes sont des aliens. Rachel Gordy, seule-en-scène, s’y souviendra des films qu’elle a vus, en s’interrogeant sur ce que le cinéma lui a fait, et comment sa place au monde, en tant que femme, y est (re)mise en question. Du 14 au 16 octobre, on retrouvera Sara Selma Dolorès, dans le cadre du Festival Everybody’s Perfect, avec Rire (pour en finir avec soi-même). Cabaret, philosophie, réflexions intimes… autant d’approches pour nous enjoindre à repousser les frontières et réviser les normes. Un spectacle en forme de transgression.

Générations, politique et histoire

Comment notre âge nous façonne-t-il ? C’est le questionnement qui sera au cœur de Sept, imaginé par Bartek Sozanski et Jószef Trefeli. Entre danse et cinéma, quatre interprètes explorent des témoignages de différentes générations, pour comprendre ce que vieillir signifie. Du 18 au 28 novembre, Isis Fahmy et Benoît Renaudin s’emparent de Naturellement, la bande dessinée de Yannis La Macchia, pour créer Futur(s), un spectacle en forme d’expérience où le virtuel côtoie le réel. Pour mettre l’avenir à l’épreuve.

On poursuit avec un spectacle Pop up, qui sera joué à la mairie de Chêne-Bougeries. Grand Conseil : tout est dans le titre. Laurence Maître nous emmène là où les décisions sont prises, pour nous aider à comprendre comment se fabrique une loi. Deux autres propositions seront encore à voir en 2026, à commencer par À l’écart, dès le 25 novembre. Inspiré par l’histoire d’un homme qui a vécu trente ans à l’écart du monde, le spectacle de Lise Ardaillon et Sylvain Millot interroge la notion de communauté, à travers ce qui nous unit ou nous sépare. Jasmine Morand bouclera l’année avec Insân, « être humain » en arabe, ou, selon son étymologie « celui ou celle qui oublie ». Corps et mémoire se confronteront pour montrer la violence d’un monde qui détruit sa propre histoire.

L’histoire sera encore à l’honneur en 2027, avec Nalini Menamkat et Craignez la nuit. Véritable thriller historique, ce spectacle mettra en lumière la manière dont le passé, symbolisé par une sépulture du XIIIe siècle, mise au jour par des fouilles archéologiques, refuse de rester enfoui.

https://soundcloud.com/scenes-du-grutli-2025/pre-sentation-de-saison-un

Absurde, grand-mère et place pour soi

Place à l’absurde, du 5 au 13 mars dans Carpet Diem, puisque le personnage principal de cette histoire est un tapis persan, accompagné d’un être indéfinissable. Fable joyeuse et imagination seront les maîtres-mots de ce spectacle d’Antoine Zivelonghi. S’ensuivra le spectacle d’Adrien Rupp, sur une grand-mère à la campagne. La Simone, c’est ainsi qu’elle se nomme, qui nous invite à penser autrement, à ralentir, à l’image de la saison imaginée par Éric Devanthéry, en prenant le temps de faire les choses.

Reprenant en partie le titre de la saison, le Collectif Sur Un Malentendu reviendra avec Une Ville à Soi, dans trois quartiers différents. Après le galop d’essai aux Vergers, à Meyrin, le texte de Valérie Poirier interrogera encore une fois la place des femmes au sein de l’espace public, pour tenter de trouver des solutions pour vivre plus sereinement, ensemble et collectivement. Il sera encore question d’autres sujets ô combien politiques dans Jésus Triste, à voir du 15 avril au 1er mai. Alors qu’un solo autofictionnel sur le déracinement se joue, des fauteurs de trouble viennent perturber le bon déroulement du spectacle, face à la menace symbolisée par l’Empire, la Dette et le Rendement. Une jolie métaphore des dangers qui planent sur notre monde.

La force de l’art

Les trois dernières propositions de la saison nous invitent à voir le monde avec d’autres yeux. D’abord, dans Le sourire de la tarte tatin, Lou Ciszewski s’intéresse aux douleurs, qui pourraient être soulagées par une œuvre d’art. Ou comment lutter contre le sentiment d’impuissance… Puis, Fabrice Melquiot et Le Magnifique Théâtre présenteront Regarde bien ce que je suis : un spectacle où la démesure règne, pour montrer la puissance de l’art brut, entre hommage et fête. Enfin, pour clore la saison, Chisato Minamimura, dans le cadre d’Out of the Box, viendra présenter Mark of a Woman, pour célébrer le lien entre femmes et cultures du tatouage, qui devient à la fois mémoire, marque et langage du corps. Pour regarder autrement.

N’oublions pas, enfin, de mentionner les trois rendez-vous, désormais incontournables, avec l’impro : la Cie Les Arts viendra trois fois jouer Dans le décor de : découvrant la scénographie sur le moment, les interprètes y inventeront une pièce, selon ce qui leur passe par la tête.

Alors, vous aussi, vous participerez à la construction d’Un lieu à soi cette saison aux Scènes du Grütli ?

Fabien Imhof

La programmation complète et les détails de chaque spectacle seront à retrouver prochainement sur le site des Scènes du Grütli.

Illustration : © Studio AMI

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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