Le vœu empoisonné
Obsession transforme une vieille fable fantastique – prends garde à ce que tu désires – en cauchemar contemporain sur l’emprise, le consentement et la lâcheté du supposé « gentil garçon ». Un film tendu, inégal, parfois prisonnier de ses propres images.
Il y a, au départ d’Obsession, une simplicité presque enfantine. Bear aime Nikki. Il l’aime en silence, depuis longtemps. Avec cette maladresse qui pourrait, dans une comédie romantique, passer pour une timidité attendrissante. Ils travaillent ensemble, se côtoient, partagent un cercle d’amis. Lui n’ose pas franchir le pas. Elle existe devant lui, proche et pourtant inaccessible, moins comme une personne à rencontrer que comme la réponse rêvée à son propre manque.
Wish You Were Here
Puis surgit l’objet magique : le One Wish Willow, bibelot de boutique ésotérique, gadget de conte cruel, promesse de toute-puissance emballée dans du plastique. Bear formule le vœu que Nikki l’aime « plus que tout au monde ». Le film pourrait alors bifurquer vers la farce noire, vers la satire du fantasme adolescent où l’amour s’obtient sans risque, sans parole, sans refus possible. Il choisit une voie plus dérangeante.
Le vœu fonctionne. Nikki revient vers Bear, mais quelque chose, aussitôt, sonne faux : trop d’intensité, trop de présence, trop d’amour. D’abord, la mise en scène convoque ostensiblement les signes muets et familiers de la romcom, faite de gestes infimes et de riens partagés. Mais l’étrangeté s’y infiltre par touches discrètes. Nikki épouse littéralement la timidité de Bear, lui offrant ce qu’il désirait le plus : une attention constante, tendre, presque effacée. Dans le clair-obscur, son visage devient une pénombre, une surface de projection pour le fantasme masculin, ourlée d’une voix douce et hésitante. Elle reste reconnaissable, mais ses yeux brillent un peu trop.
Devant un film à la télévision, elle affiche ainsi un sourire de ravissement béat, parfois figé, la mâchoire légèrement ouverte, entièrement tournée vers lui. Ce n’est pas encore la grimace de l’emprise, comme dans Smile, mais déjà le visage d’un pantin affectueux, attaché à celui qui, sans le savoir, la dépossède d’elle-même. Pourtant, la vraie Nikki résiste. Par moments, elle se retire brusquement du rôle assigné par l’entité, comme un animal apeuré. Sa fragilité, ses brusques changements d’attitude sont d’abord attribués à l’ombre d’un père atteint d’un cancer, tandis que les premiers signes d’épuisement apparaissent.
Martyr indicible
L’ardeur de zombie, marionnettisée et martyrisée par une possible puissance maléfique, viendra plus tard. À ce stade, La Femme sous emprise n’aura déjà presque plus rien du sentiment amoureux : tout y relève de la contrainte, d’une voracité cannibale, peut-être vampirique, et profondément autodestructrice.
L’ampleur cataclysmique de la souffrance intérieure de la jeune femme sera révélée à Bear lors d’un appel à la ligne téléphonique dédiée pour tenter vainement de changer son vœu ou de l’annuler. Son interlocuteur lui fait entendre la vraie Nikki, une voix semblant hurler dans la tempête tandis que l’infortunée jeune femme reste toute la journée debout figée dans une attente tendue et grimaçant, son vrai moi ne parvenant t qu’à uriner sur le tapis. Terrifiant
La peur que met en place le youtubeur et réalisateur Curry Barker ne tient donc pas seulement au surnaturel. Elle naît d’un déplacement plus intime : l’amour, ici, n’est pas l’irruption du merveilleux, mais la suppression de l’autre. Son effacement à la fois désinvolte et douloureux. Le fantastique devient la forme visible d’une violence ordinaire : vouloir être aimé sans accepter l’incertitude, l’échange et l’écoute de l’Autre qui rendent l’amour humain.

Idée mince et efficace
L’intrigue d’Obsession est volontairement réduite. Un souhait, une conséquence, une escalade. Le film ne cherche pas à bâtir une mythologie complexe autour de son objet magique. Il ne s’épuise pas en enquête, en règles, en explication. Cette économie fait sa force. Barker tient son récit comme un piège à mâchoire, sans graisse, sans détour inutile. La progression dramatique avance par paliers : gêne sociale, emballement amoureux, malaise physique, dépossession mentale, explosion finale.
Mais cette minceur est aussi sa limite. Le concept est si lisible qu’il menace parfois de se refermer sur lui-même. On comprend vite ce qu’Obsession veut dire : le fantasme masculin de possession fabrique son propre monstre. Dès lors, la question n’est plus de savoir où va le film, mais s’il saura tenir la tension, déplacer le regard, éviter la démonstration. Il y parvient épisodiquement, grâce à une mise en scène qui sait retarder l’effet, laisser flotter un silence, installer une silhouette féminine dans un coin de pièce comme une anomalie domestique condamnée à une solitude effroyable et une attente qui mortifie. Mais il lui arrive aussi de souligner un peu fort son idée, comme si le cauchemar craignait de ne pas être assez clair. Il parsème ainsi les indices de la tragédie à venir dans les mimiques mutiques des deux copains. Ou la mort du chat de Bear qui a ingurgité les anxiolytiques de son maître, seul moment de réelle compassion pour un jeune homme à la dérive.
Visuellement, le réalisateur travaille une horreur de l’entre-deux : entre comédie romantique malade et film de possession, entre appartement familier et chambre mentale, entre présence humaine et corps vidé. Les cadres les plus efficaces sont ceux où Nikki semble là sans être tout à fait là, immobile, suspendue, presque rangée dans l’espace comme un meuble menaçant. La peur passe par l’attente, l’arrière-plan, l’impression qu’un corps familier est devenu inhabitable. Le montage, lui, préfère les ruptures : une ellipse sèche, un cri, un geste qui déborde, une violence qui surgit moins comme une surprise que comme une conséquence longtemps comprimée.

Introversion
Le cœur du film est là : Bear n’est pas un prédateur flamboyant, ni un monstre immédiatement repérable. Il est pire, ou plutôt plus intéressant pour le cinéma d’horreur contemporain : il ressemble à quelqu’un d’inoffensif. Il se tient en retrait, baisse les yeux, hésite, s’excuse presque d’exister. Cette fragilité apparente est le masque d’une violence passive. Il ne veut pas dominer Nikki comme un tyran gothique ; il veut qu’elle confirme l’image qu’il se fait de lui-même. Il veut être aimé sans avoir à risquer d’être refusé.
C’est ici que le film trouve sa dimension la plus actuelle. Obsession démonte la figure du garçon introverti, maladroit, supposément victime de sa timidité et de son manque atavique de confiance en soi. Et pire, le masculin est ici à peu près dénué de toute forme d’empathie envers autrui. Bear ne force pas une porte avec brutalité ; il demande à la magie de l’ouvrir à sa place. Mais le résultat est le même : Nikki disparaît. À mesure que le vœu travaille son corps, elle devient moins une amoureuse qu’une fonction. Elle rassure, désire, surveille, réclame, s’accroche, menace. Elle accomplit jusqu’à la monstruosité le fantasme dont elle est prisonnière malgré elle.
Ambiguïté
La grande ambiguïté d’Obsession tient pourtant à cette image. En voulant dénoncer la fabrication masculine de la femme parfaite, le film s’appuie sur une imagerie très ancienne : « la femme folle, hystérique, incontrôlable », corps convulsif, visage déformé, amour devenu maladie.
Barker sait qu’il manipule un cliché sexiste. Il essaie de le retourner, de montrer que cette « monstruosité » n’appartient pas à Nikki, mais au désir qui l’a produite. Mais le retournement ne suffit pas toujours à dissiper le malaise. Le film flirte avec la complaisance qu’il prétend mettre en crise. Le cinéaste filme la souffrance féminine et son désarroi tragique avec une puissance réelle, mais aussi avec une insistance, qui peut laisser un goût amer, voire révolter.

Deux corps, deux limites
Le long-métrage repose largement sur ses deux interprètes principaux. Michael Johnston compose Bear avec une retenue terne, ce qui est à la fois juste et frustrant. Juste, parce que le personnage doit rester banal, fuyant, jamais spectaculaire dans sa toxicité. Frustrant, parce que cette passivité finit parfois par aplatir certaines scènes. Johnston excelle lorsqu’il laisse passer, derrière l’embarras, une petite lueur d’égoïsme : non pas la méchanceté déclarée, mais la satisfaction honteuse de voir son rêve se réaliser. Son Bear est moins un démon qu’un homme qui regarde le désastre en espérant encore pouvoir en tirer un peu de bonheur. C’est glaçant parce que c’est mesquin.
Inde Navarrette, face à lui, porte la part la plus exposée du film. Son jeu est physique, vocal, parfois presque acrobatique. Elle doit faire exister trois états en même temps : Nikki avant le vœu, l’entité amoureuse qui occupe son corps, et la conscience captive qui tente de remonter à la surface. Dans ses meilleurs moments, elle est saisissante : une pause dans la phrase, un regard qui se dérobe, une bouche qui semble parler sans le corps, et tout à coup la tragédie affleure. On ne voit plus une « folle amoureuse à mort », mais une personne murée vivante dans sa propre chair.
La jeune actrice convainc surtout lorsqu’elle ne cherche pas seulement à effrayer, mais à faire sentir l’épuisement à mort d’être possédée par le désir d’un autre. La seule scène glaçante de rapport sexuel est vécue comme un viol par la vraie Nikki, mettant en abyme de manière vertigineuse et dérangeante la question de la dissociation souvent à l’œuvre chez la victime lors d’un événement traumatique tel le viol
Couples sous contrainte
La comparaison avec Together s’impose, mais elle doit être maniée avec prudence. Chez Michael Shanks, le couple devient littéralement fusionnel : les corps s’attirent, se collent, s’abîment, comme si la codépendance trouvait enfin sa matière organique. Together joue la métaphore de l’attraction-répulsion avec une jubilation corporelle, un humour noir presque élastique. Obsession, lui, est moins symétrique. Il raconte un désir unilatéral imposé à un corps qui n’a rien demandé. Là où Together cauchemarde la fusion, Obsession cauchemarde la possession.
Avec Midsommar, le lien se fait autrement. Le film d’Ari Aster dissèque une relation toxique dans un monde surexposé, pastoral, floral, où l’horreur brûle en plein soleil. Dani y trouve une forme de libération ambiguë, presque rituelle, dans la destruction de l’ancien lien amoureux. Obsession est plus noir : il ne croit pas vraiment au passage vers une communauté réparatrice, ni même à une catharsis nette. Nikki ne se libère pas en devenant souveraine ; elle survit comme elle peut dans un récit qui a déjà trop abîmé son corps et son identité. La violence finale ressemble davantage à la facture monstrueuse d’un fantasme masculin.
Promising Young Woman éclaire encore une autre facette du film : la critique du garçon respectable, du type qui se pense du bon côté, du « pas comme les autres ». Emerald Fennell exposait une culture de l’excuse, de la réputation masculine à préserver, du crime transformé en erreur regrettable. Obsession reprend ce procès sur le terrain du fantastique. Bear n’a pas besoin de discours social pour se disculper ; il lui suffit de se croire amoureux. C’est là que le film touche juste : il montre comment le langage de l’amour peut devenir une arme molle, une enveloppe douce autour d’un acte de dépossession et in fine de torture.

Banalité du fantasme
Le minimalisme d’Obsession peut frustrer. Sa mécanique dramatique, une fois lancée, laisse peu de place à la surprise profonde. Sa critique de l’emprise masculine est forte, mais parfois menacée par les clichés visuels qu’elle mobilise : la femme possédée, le corps martyr, la folie comme spectacle. Le film n’échappe pas toujours à ce qu’il attaque.
Mais il laisse planer une gêne active. On en sort moins effrayé par son objet magique que par la banalité du désir qui l’a activé. Bear n’a pas voulu faire le mal, dira-t-on peut-être. Justement. Le film montre ce que cette phrase peut avoir d’insupportable lorsqu’elle sert d’abri à l’égoïsme. Il rappelle qu’aimer un être sans le voir, c’est déjà commencer à l’effacer, le tourmenter et le détruire. Au final, la seule manière de rompre ce vœu est de mourir pour celui qui l’a prononcé. Mais le suicide de Bear, qui ne semble rien résoudre, survient au terme d’une telle accumulation de souffrances, d’automutilation faisant songer de loin en loin à L’Exorciste et d’emprise surnaturelle exercée sur la jeune femme que le tragique bascule dans un mélodrame sanglant, proche du grand-guignol, à la fois pathétique et désespéré.
Bertrand Tappolet
Référence :
Obsession, de Curry Barker, États-Unis,2026.
Avec notamment Inde Navarrette et Michael Johnston.
Visible sur plateformes et à Pathé Balexert, Blue cinéma et Arena Cinéma La Praille à Genève
Photos : © Le Pacte
