Les réverbères : arts vivants

Do It Yourself !

À quelques jours de leur entrée en salle à la Maison Saint-Gervais, j’ai rencontré Isumi Grichting co-fondatrice avec Julie Bugnard, de la compagnie I finally found a place to call home. Elle nous dévoile quelques secrets de fabrications de leur dernière création Bowling Club Fantasy. À voir du 25 au 28 mars prochains.

À la vie, à la scène

Julie Bugnard et Isumi Grichting se rencontrent à la Manufacture, durant leur Bachelor. Elles se découvrent plusieurs points communs : un goût pour la musique lofi et le cinéma indépendant américain, mais aussi, la poésie objectiviste, la bande dessinée américaine, la science-fiction, le cinéma d’horreur, les documentaires sur les sectes, les histoires bien ficelées…En parallèle de leurs études, elles développent alors un travail personnel commun, et fondent, une fois diplômées, en 2018, une compagnie : I finally found a place to call home. Un premier spectacle naît : This cool cool Wind makes me feel so good.  Dans cette pièce qui parle d’amitié, de l’humain en général, de garde d’enfant, de moment charnière et d’espoir, elles se mettent en scène. Avec Bowling Club Fantasy, elles continuent de développer leur travail, d’ailleurs cette création peut se lire comme le préquel de leur première pièce, cependant cette fois-ci elles s’entourent de plusieurs comédien-nes.

Écrire pour une fresque avec cinq comédien-nes

D’habitude, au sein de leur compagnie, le travail, que ce soit l’écriture, le jeu ou la mise en scène, se fait en duo, mais là, et pour la première fois, la distribution sera un peu différente. Isumi principalement, avec la collaboration de Julie, signe le texte – élément central qui allie réflexion sur le quotidien et la langue – et également la mise en scène, en collaboration avec toute l’équipe. Pour ce projet, elles avaient envie d’avoir plus de comédien-nes au plateau, ce qui a demandé des modifications dans le processus de création : avoir un texte avant de rentrer en répétition, et que l’écriture de celui-ci ne soit pas prise en charge par les personnes qui le diront. La première phase a été longue. Elles ont commencé par écrire pour d’abord récolter une première matière, puis imprimer, et sélectionner des textes qui formeront par la suite le squelette du spectacle. Au moment des premières répétitions, tout était là, le texte, les personnages, même si quelques ajouts ont été faits après l’épreuve du plateau.

Comme au cinéma

La présence de cinq comédien-nes a donc modifié la manière originelle et habituelle de travailler le texte à quatre mains. Cette présence multiple au plateau a été motivée par deux grandes lignes directrices. La première est liée à la transmission, voir comment d’autres s’emparent d’une envie de départ et ce qu’iels en font. Et la seconde, liée à un intérêt commun fort : le cinéma. Très intéressées depuis toujours par les liens possibles à faire et à créer entre le cinéma et le théâtre, elles se questionnent notamment sur comment re-créer le regard caméra sur le plan fixe du théâtre ; ou encore, comment, au théâtre par les corps et les regards uniquement, donner la sensation de zoom, de cadrage et de plans cinématographiques. La présence de plusieurs personnes leur permet donc d’expérimenter plus loin, par la multiplication possible des détails, le lien entre cinéma et théâtre, non pas dans le jeu, mais au niveau de la mise en scène.

DIY

Cette exploration des média théâtre et cinéma ont d’ailleurs fait l’objet d’une réflexion partagée avec les comédien-nes durant une résidence de deux semaines qui a précédé les répétitions au plateau, durant laquelle il était important, pour Isumi et Julie, de partager avec l’équipe leurs influences, dont notamment le cinéma. Ensemble iels ont regardé plusieurs films (Last Days de Gus Van Sant, Les feuilles morts d’Aki Kaurismaki, Drive my car de Ryūsuke Hamaguch) avec dans l’œil l’idée de s’attarder sur les différents plans et sur ce qui peut donner des pistes pour la mise en scène. Ces moments de partages ont permis à l’équipe de se créer, pour le plateau ensuite, une boîte à outils. Mais cette résidence leur a donné l’occasion également de co-participer à la scénographie réalisée par Maged El Sadek. Iels se sont rendu-es, tous/tes ensemble, dans des magasins de seconde main pour glâner des objets que nous pourrons retrouver sur scène. L’idée est de mêler le travail du scénographe avec une forme d’amateurisme, hérité de la scène Punk et du DIY. Marque de fabrique de la compagnie, le DIY est également un élément qu’elles ont pu beaucoup observer lors d’une résidence au Japon, qui, par plusieurs aspects, a influencé Bowling Club Fantasy : l’espace du Bar-Club rappelant des bars à thème tenus par des passioné-es, mais également certains aspects empruntés au Kabuki (une forme de théâtre traditionnel japonais) comme un certain traitement du rythme et une esthétique très léchée et tout en à plat de bois.

En détail

Nous avons jusqu’à présent évoqué les influences et les marques de fabrique diverses de la compagnie, il nous en reste une à expliciter avant de vous laisser, pour vous retrouver à la Maison Saint-Gervais très prochainement. Cependant, encore avant cela, il est certainement temps de vous dire quelques mots sur le sujet de Bowling Club Fantasy ? Cinq personnes, dans un bar, se retrouvent, et attendent le résultat d’une votation concernant des mesures sociales, telle que la gratuité des soins. Peu avant cette attente, deux personnages, une musicienne et son producteur, se rencontrent au sujet d’un contrat. La pièce souhaite parler d’art, de création, de nostalgie, d’un monde qui est en train de changer, qui meurt. Mais elle souhaite aussi laisser un maximum de places aux spectateurices afin qu’iels puissent penser à d’autres sujets. Cette envie est également fondatrice dans la manière de concevoir le jeu. Isumi et Julie ont l’intuition forte que plus on travaille dans les détails, plus on offre une plage grande aux regards et aux interprétations des spectateur/trices. Elles ont travaillé avec les comédien-nes un jeu très chorégraphié et une manière spécifique de dire le texte : enfiler des syllabes les unes après les autres, parler assez fort, et surtout aller jusqu’au point final, sans y coller leurs émotions, laissant la place, ainsi, à celles des gens qui assisteront à la représentation. Cette manière de travailler est née de leur première création. Elles cherchaient à imiter des musiciens de la scène punk lofi. Mais elles se sont rendu compte, qu’en allant jusqu’au bout de l’imitation, dans le corps et les voix, le propos n’était plus audible. Elles ont alors exploré pour la voix une autre manière de donner le texte, tout en gardant une imitation précise dans les gestes. Et elles ont remarqué que cette manière « moins naturelle » de parler rendait paradoxalement les interactions beaucoup plus réelles. Et cette manière de jouer fait écho à une dernière influence qu’il est important de citer, et nous vous laisserons sur celle-ci : la poésie objectiviste, et plus précisément cette citation de Charles Reznikoff :

« Je vois une chose. Elle m’émeut. Je la transcris comme je la vois. Je m’abstiens de tout commentaire. Si j’ai bien décrit l’objet, il y aura bien quelqu’un pour en être ému, mais aussi quelqu’un pour dire : “ Mais, bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ?” Les deux ont peut-être raison. »

Charlotte Curchod

Infos pratiques :

Bowling Club Fantasy de Julie Bugnard et Isumi Grichting, à la Maison Saint-Gervais du 24 au 28 mars 2026.

Mise en scène : Isumi Grichting en collaboration avec l’équipe

Avec Julie Bugnard, Christian Cordonier, Angèle Colas, Isumi Grichting, Nicolas Roussi

Collaboration artistique : Christian Cordonier et Isabela de Moraes

Assistanat : Pauline Chavanon et Isabela de Moraes

Création lumière, régie générale : Lauriane Tissot

Création sonore : Rachel Morend

Scénographie : Maged El Sadek

https://saintgervais.ch/spectacle/bowling-club-fantasy/

Photos : ©Pauline Chavanon

Charlotte Curchod

Des spectacles qu’elle inventait sur le balcon du chalet familial à la programmation pour FriScènes, le théâtre a souvent joué le premier rôle dans sa vie. Passionnée des coulisses et des processus de création, on la retrouve parfois aux lumières. Ce qu’elle aime le plus, c’est le moment magique, suspendu, juste avant les applaudissements. Au sein de la Pépinière, elle vous emmène parfois en reportage à la rencontre des acteurices culturelles et s’occupe de la page Cultur’Actus.

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