This cool cool wind makes me feel so good : fêlure intangible

Au Théâtre Saint-Gervais, on a choisi de vous parler d’amitié, de fêlures, d’entraide et de petits riens, du 1er au 4 décembre dernier. Sur fond de punk lo-fi et de culture alternative, la Cie I finally found a place to call home de Julie Bugnard et Isumi Grichting construisait sous nos yeux une histoire joliment cabossée – celle de This cool cool wind makes me feel so good.

À l’origine de This cool cool wind makes me feel so good, il y a d’abord l’amitié qui lie les deux créatrices, Julie Bugnard et Isumi Grichting, comme elles nous l’apprenaient à l’occasion d’une interview accordée en marge de leur dernière création. Sur scène aussi, on la sent, cette amitié : pénétrer dans l’univers des deux artistes, c’est comme pousser la porte d’un appart qui fleure à la fois la coloc’, le squat et le parcours de vie en dents de scie… mais aussi rencontrer deux êtres unis par-delà les mots par un intangible sentiment de tendresse.

Cabossage des choses, cabossages des êtres

Le public s’installe. Lumières allumées dans la salle, et sur scène. C’est vers cette dernière que convergent bien sûr tous les regards – car même si ça n’en a pas l’air, la pièce a commencé. Tandis que les unes et les autres échangent des saluts ou cherchent le meilleur siège, sur les planches, Julie et Isumi sont déjà en place, dessinant une maison enfantine sur une grande page blanche, buvant un café en fumant ou surveillant avec des gestes saccadés la cuisson de ramequins qui réchauffent dans un four. Autour d’elles, un vrai bazar : table de guingois, étagère bancale, planche à repasser qui disparaît sous une pile de manteaux, chaises dépareillées (dont un transat), four électrique, pile de bouquins, paquets de biscuits éventrés, vieille radio, drapeau des USA… On a l’impression de pénétrer dans un dépôt du Centre Social Protestant, ou dans le chez-soi de deux copines fauchées. Peut-être, après tout, que ça tient un peu des deux. Les objets, cabossés, déposés au petit bonheur, figurent une pièce où l’on vit et où la vie ne se résume pas seulement aux joies – mais comporte également ses fêlures, plus ou moins grandes.

Les fêlures : voilà l’un des thèmes de This cool cool wind makes me feel so good. Fêlures d’êtres qui ne se sentent pas exactement en phase avec eux-mêmes, ni avec les autres… qui aspirent à devenir autre qu’eux-mêmes, parfois. Fêlures de celle qui confesse son amour étrange pour la rouille, les paysages industriels déserts, les chantiers – ce qui explique qu’elle aime tant l’automne, avec ses couleurs qui évoquent des échafaudages abandonnés. Fêlures de celle qui cherche à créer, qui écrit et noircit des pages et qui demande, anxieuse, l’avis de l’amie concernant les paroles d’une chanson. Fêlures d’une mère qui doit se rendre au tribunal à l’occasion d’une séparation difficile, et qui va devoir prouver qu’elle est apte à conserver la garde de sa vie (dans ses bras, le dinosaure en plastique, cadeau pour l’enfant, témoigne de l’amour d’une mère qui a si peur d’oublier d’offrir le jouet qu’elle ne le lâche plus – d’ailleurs, elle aurait besoin que l’amie la conduise en voiture au tribunal). Les fêlures, dans This cool cool wind makes me feel so good, ne sont pas explicites. Elles apparaissent à demi-mots, dans la saccade des corps qui se meuvent avec raideur, dans la diction artificielle des phrases prononcées trop fort – comme pour mieux dire l’impossibilité de faire sortir les sentiments ressentis en-dedans, l’impossibilité de leur conférer une matérialité en-dehors de soi. On n’arrive pas à exprimer ce qui fait mal, alors on essaie de s’en accommoder.

Bribes silencieuses d’amitié

This cool cool wind makes me feel so good raconte, finalement, peu de choses – ce qui n’empêche pas cependant de dire l’essentiel. Au fil de ces cabossages, c’est une histoire d’amitié qui émerge… sans grande déclaration, sans véhémence. Juste avec les petits riens qui lient les êtres entre eux. Un regard. Un sourire. Une étreinte. Les paroles d’une chanson diffusée par la radio (on retrouve ici la présence de la contre-culture punk lo-fi qui a beaucoup inspiré Julie Bugnard et Isumi Grichting). Bien souvent, les mots disparaissent au profit d’un silence qui prend l’épaisseur de tout ce que ces êtres ont vécu entre eux – l’épaisseur des choses auxquelles nous, public, n’avons pas forcément accès. Comment comprendre ce qui se passe dans ces silences ? À quels souvenirs communs, quelles références renvoient-ils ? Cette interrogation ouvre une autre porte : pour qui s’écrit une pièce de théâtre ? Pour le public, qui doit saisir un minimum les tenants et aboutissants de ce qui se passe sous ses yeux ? Ou pour les créateurs et créatrices qui inventent la pièce en question, à la manière d’une apaisante catharsis ? Peut-être, après tout, qu’il faut un peu des deux – comme me l’a suggéré le final de This cool cool wind makes me feel so good.

Entre les cases de la bande-dessinée

Après presque une heure de représentation, les deux amies enfilent manteaux et écharpes. « Suivez-nous, on sort, on va chercher la voiture. » La voiture, on nous l’a appris plus tôt, c’est celle qui doit les emmener au tribunal où aura lieu le fameux entretien qui décidera de la garde de la fillette. On sort donc, passant par des couloirs tapissés de papier brillant et éclairés de rose, dans une fumée surréaliste. Arrivée… dans la rampe d’accès à l’arrière du théâtre. Une voiture attend, Julie et Isumi y grimpent. Rideau imaginaire, sur fond musical diffusé par l’autoradio, avec la voiture qui s’en va après un dernier dialogue. Bon, pour nous éviter trop d’embarras (on est un peu emprunté·e·s en les voyant partir), elles reviennent saluer, histoire qu’on ne se sente pas trop seul·e·s sur le macadam…

… et à nouveau, on les suit : la pièce est finie mais à l’intérieur du théâtre, un stand de marchandising de la Cie I finally found a place to call home nous attend – ainsi que des boissons offertes. Un bon moyen de nouer conversation avec elles et de repenser l’expérience du théâtre : on nous fait gentiment entrer dans l’univers artistique et musical qu’on a pu découvrir sur scène, en poursuivant l’immersion par-delà le quatrième mur, une fois revenu·e·s dans le monde réel. Une des spectatrices livre son ressenti : « J’ai eu l’impression que la pièce était comme une bande-dessinée. Chaque scène était une case différente, et on pouvait naviguer d’une à l’autre. » L’idée me séduit. Peut-être que le sens de This cool cool wind makes me feel so good se trouve justement là-dedans ? Une pièce qui crée des scènes comme des cases de BD, avec entre elles des espaces de blanc, de silence – des espaces qui prendront des significations différentes selon le ressenti de chacun·e. Les longs silences dans le texte sont ainsi les interstices entre les cases de la bande-dessinée… et il appartient au public comme aux créatrices de donner à ces interstices une résonnance singulière.

De se laisser porter par une poésie tendre et fragile, un indéfinissable sentiment d’amitié.

Magali Bossi

Infos pratiques :

This cool cool wind makes me feel so good, par la Cie I finally found a place to call home, du 1er au 4 décembre 2022 au Théâtre Saint-Gervais.

Conception, mise en scène et jeu : Julie Bugnard et Isumi Grichting

https://saintgervais.ch/spectacle/this-cool-cool-wind-makes-me-feel-so-good/

Photo : © Julien Gremaud

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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