Du conte au tableau

Notre Cabane : un récit qui passe du conte au tableau, un spectacle tout public en création par les Dénominateurs Communs.

L’accueil se fait dans la nuit. Une nuit très éloignée de l’absence de lumière, une nuit longue à fleur d’insomnie puisque le public veille. Le spectacle débute par une magnifique image, étincelante telle une gravure de Gustave Doré.

C’est le début du conte qui raconte la fin d’un autre. Deux petits cochons rescapés évoquent le troisième qui a passé dans le camp des bouchers. La trahison est grande, la menace terrifiante, seule la fuite, comme toujours chez eux, se propose comme solution. La forêt profonde est choisie par Brindille (Isabelle de Moraes) et Vielle Branche (Mathias Glayre) et qu’importe le loup. Leur nouveau monde ordinaire se révèle au public.

Le silence de la forêt qui pousse n’est troublé que par des chants épars d’oiseaux sortis de la douceur des appeaux. C’est une solution qui tient de l’air, parfaitement intégrée dans un monde sylvestre élégant et cachotier. Dans ce décor, les feuilles et les branches circonviennent des lumières, une sorte de mousse fluorescente. Une très belle et fine réalisation née de la collaboration entre Fanny Courvoisier et Vicky Althaus.

Les deux rescapés découvrent le monde extraordinaire qu’ils ont choisi en faisant craquer les sous-bois avec un effet venu du sol surprenant et ce ne sera pas le seul. Leur découverte, un peu longue, se trouble par l’arrivée de l’élément déclencheur de bien des contes : le loup, (Ainara Lopez) ici nommé Loulou. Son apparition dès le début du récit, toute en finesse, mouvement et fluidité, laisse à penser que son monde est bien la forêt. Remarquable mais attention, danger !

Et c’est à cet instant que le conte bascule dans la peinture. Ici, la transformation du réel voulue par la metteuse en scène Maria da Silva plonge le récit dans un monde habité que le public visite telles « Les Lumières » de Magritte. Les repères et les codes changent, la dimension du danger disparaît. Le loup a lui aussi passé de l’autre côté du miroir, car au lieu de dévorer à pleines dents les nouveaux venus, il sent, il écoute, il fraternise. Le loup devenu Loulou est devenu aussi inoffensif que Ferdinand le Taureau. Dès lors, le duo devient trio.

La mise en scène glisse sur le réel dans un univers recréé propice à l’imagination de chacun. Dans ce spectacle, le conflit source des contes est abandonné au profit de la fraternité, la peur est rapidement effacée au profit de la confiance. Des choix narratifs qui écrêtent le récit, le lissent et retirent au public la délicieuse sensation corporelle que l’on ressent face au danger. Encore une fois, contrairement aux contes ici la peur ne règne pas en maître de cérémonie, l’ataraxie est le projet sans passer par elle.

Puis le trio construit sa cabane de môme. Ce n’est pas celle du conte parallèle, de foin, de branches, de briques, ni l’annexe au fond du jardin, ni la maison secondaire dans les branches, de celles où l’on voudrait dormir la nuit, avec la présence rassurante des parents. La cabane devient tanière, un lieu de résidence et c’est tout autre chose car, elle ne dépend que de ses seuls résidents. Les deux héros vivant désormais dans un monde de cohabitation heureuse, devenus sangliers. s’en vont retourner les sols. Le loup pour sa part a visiblement changé de régime alimentaire. Pourtant, comme l’a dit de lui-même Vieille branche : « tout est bon dans le cochon ». Une histoire qui se termine bien, mais sans le sentiment d’avoir vaincu ses peurs, d’avoir échappé au danger et à la mort.

Un spectacle tout public, enchanteur par son univers, qui quitte le monde des contes pour glisser dans celui tout aussi merveilleux des tableaux.

Jacques Sallin

Infos pratiques : Notre Cabane, spectacle des Dénominateurs Communs, en création à L’Etincelle, maison de Quartier de la Jonction.

Mise en scène : Maria da Silva

Avec  Isabelle de Moraes,  Mathias Glayre,  Ainara Lopez

Photo : © Vicky Althaus

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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