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Émancipation capillaire en portraits photographiques

Le cheveu gris ou blanc, longtemps réduit chez la femme à un signe de négligence ou de vieillesse, devient sous l’objectif de Ghislaine Heger un territoire d’affirmation de soi. Silver Power rassemble des portraits de Romandes qui ont choisi d’assumer leur chevelure argentée. Au-delà du geste esthétique, c’est tout un système de discriminations ordinaires que la photographe interroge. Avec une douceur qui n’exclut pas la fermeté.

On entre dans Silver Power comme on pousse la porte d’un atelier de confidences. Les portraits sont là, alignés et accrochés serré. Chacun retient le regard par cette chose indicible qui fait qu’un visage nous parle avant même qu’on ait lu son histoire. Ghislaine Heger ne vole pas l’image, elle l’accueille. Chaque femme a choisi son lieu, sa lumière, sa posture. La photographe ne triche pas avec des éclairages additionnels, elle compose avec ce qui est là – un contre-jour sur les quais de Morges pour la Conseillère d’Etat vaudoise Nuria Gorrite, la bibliothèque feutrée du bureau de la bioéthicienne Samia Hurst-Majno, le vent du lac aux Bains des Pâquis pour Yaël Liebkind, directrice de La Main tendue à Genève.

Même si ses images ne ressemblent aux leurs, Ghislaine Heger aime à citer de grands noms de l’histoire de la photographie. « Henri Cartier-Bresson, René Burri m’ont beaucoup influencée. Ce qu’ils m’ont appris, ce n’est pas seulement l’instant décisif, mais aussi une forme de bienveillance. René Burri a travaillé sur des terrains de guerre, dans des lieux de grande misère, et pourtant il trouvait toujours un angle d’humanité. Cela m’a profondément marquée. Parmi les artistes contemporains, il y a aussi Todd Hido qui m’émeut. Il capte ces petits moments de vie dans une Amérique souvent précaire, cabossée. Et il y a chez lui quelque chose de très beau dans la manière de faire surgir la lumière sur des détails, des corps, des lieux qui ne sont pas forcément spectaculaires. »

Choc intime

Le projet est né d’un double choc intime. D’abord, cette grand-mère de la photographe vaudoise qui, à quatre-vingts ans, convoque solennellement la famille pour annoncer qu’elle « passe au blanc » – geste que la petite-fille perçoit alors comme un retrait du monde, un effacement de plus. Ensuite, le confinement pandémique de 2020, quand les salons de coiffure ferment et que les teintures deviennent « produits non essentiels ». Ce moment d’arrêt forcé, cette confrontation avec ses propres racines, a opéré comme un révélateur pour des milliers de femmes. « Au-delà de la remise en question de son apparence, il y a celle touchant à qui l’on était dans ce moment d’arrêt sur soi », confie la photographe en entretien.

Ce qui frappe dans ces images, c’est leur limpidité. Pas d’effet de style, pas de sophistication gratuite. Comme Nadar au XIXe siècle, elle dépouille l’espace de tout ornement qui pourrait distraire l’attention, pour ne célébrer que le pur rayonnement du visage. On pense aussi à cette phrase de l’écrivaine américaine Raquel Fonseca : « Le photographe doit être là, non comme le voyeur d’une scène mais comme le témoin qui accueille celui qui veut lui faire trace de son visage. »[1] C’est exactement ce que fait Heger. Elle s’impressionne de l’autre avant d’impressionner la pellicule, même si l’on est à l’air du digital. Le résultat ? Des visages qui ne posent pas (trop), qui se donnent. Comme cette image de l’actrice et mannequin Aneta Tolar, qui tient sa propre chevelure dans sa main – geste étrange, presque dédoublé, qui transforme la mèche argentée en trophée, en relique, en autoportrait déplacé.

Beauté

Le catalogue de l’exposition confie à la journaliste et essayiste Mona Chollet le soin d’ouvrir la réflexion. Elle rappelle cette évidence que l’on ose à peine formuler : « Pourquoi ce serait beau sur George Clooney et pas sur moi ? » La pirouette est amusante, mais le fond est grave. Christian Maggiori, sociologue spécialiste de l’âgisme, rappelle que les cheveux gris ou blancs sont l’un des principaux indices utilisés pour identifier une personne comme « âgée » – et qu’une fois cette étiquette posée, les discriminations s’enchaînent. « Je crois qu’il faut remonter très loin, aux contes, aux dessins animés, à tout ce qu’on montre aux enfants très tôt. Très vite, le blanc est associé à la vieillesse, et souvent, chez les personnages féminins, à une forme de dureté, voire de méchanceté. Ce ne sont pas des femmes simplement grisonnantes qu’on montre : ce sont souvent des figures déjà figées dans le blanc, et dans tout ce qu’il charrie comme stéréotypes », explique Ghislaine Heger.

Les témoignages des participantes confirment cette difficulté ordinaire à porter le gris, le blanc ou le gris-blanc. Coralie Ehinger, artiste sonore de 37 ans au moment de sa transition, raconte l’avalanche de réflexions : « Une femme ne peut pas faire ça, pas à votre âge ! Ça fait négligé ! Plus aucun homme ne vous regardera ! » Ou encore, plus perfide : « Être enceinte avec des cheveux blancs, c’est bizarre à voir. Que vont penser les copains d’école de votre enfant ? » La décision intime devient aussitôt affaire publique. Le cheveu blanc, chez la femme, n’est jamais neutre : il est lu comme un acte de militantisme, qu’il faut bannir ou applaudir.

Périls de la teinture

Dans cette célébration du naturel, une question pourtant cruciale affleure à peine : celle de la toxicité des colorations. En Suisse, une femme sur deux se teindrait les cheveux. Derrière cette routine cosmétique se cachent des produits dont les effets sur la santé sont loin d’être anodins. Le paraphénylène-diamine (PPD), cet allergène de la famille des amines aromatiques, est utilisé pour « la couverture à 100 % des cheveux blancs », comme le vante une publicité Schwarzkopf avec Diane Kruger. Le résorcinol est un perturbateur endocrinien. L’ammoniaque, qu’on retrouve aussi dans la cigarette, irrite la peau et les voies respiratoires.

Certaines participantes évoquent ces dangers, mais souvent en creux. Sophie Degoumois, coiffeuse de formation, a dû arrêter son métier à cause d’une allergie aux colorations. « Après plus de vingt ans de coloration chimique, un essai infructueux de coloration naturelle, et dans un souci de me passer de produits néfastes pour la nature et la santé, j’en ai eu assez », témoigne Martine, « infatigable organisatrice ».

D’autres, comme Yaël Liebkind, pointent l’impact environnemental : « J’ai appris qu’une teinture polluait pas moins de six cents litres d’eau… une baignoire pleine toutes les trois semaines ! » Le gris-blanc naturel ne serait-il pas alors, en creux, un geste de préservation ? Une manière de dire non à ces cocktails chimiques qui, à force d’être appliqués, abîment le cuir chevelu, fragilisent la fibre, et peut-être plus encore.

Personal branding et intime

Les textes qui accompagnent chaque portrait sont signés par les femmes elles-mêmes – choix délibéré de la photographe, qui ne voulait pas « devenir une nouvelle injonction ». Chacune écrit sa bio et son lien au capillaire en toute liberté. Le résultat est ici touchant, là convenu. Certains récits confinent à l’hagiographie professionnelle, à l’accroche LinkedIn – « coach de l’équipe familiale », « fière maman de deux ados », « infatigable organisatrice ». Rien ne dépasse, tout semble sans aspérité.

Mais au fond, pourquoi pas ? Ne s’agit-il pas d’une forme d’équivalence des selfies à l’usage pour l’écrit ? Le geste participe de cette idée que ces femmes sont à la fois autrices, créatrices et curatrices de leur propre personne. Une manière de se rendre disponible à de nouvelles virtualités d’existence. Et puis, dans ces textes, il y a aussi des récits singuliers : l’enfant qui dessine les cheveux de sa mère au stylo gris, la petite fille qui compare la chevelure de Claire Burgy à celle d’une licorne, la dame dans l’ascenseur à Québec qui envie « le courage » de Cathe.

Lieu ouvert

Un mot sur la scénographie, qui est aussi un choix politique. Silver Power n’a pas été accueilli dans les grands musées ou les galeries instituées. L’exposition a voyagé dans des bibliothèques, des halls de gare, des espaces publics, des médiathèques. À Genève, elle s’est installée par le passé au Parc des Bastions – lieu de passage, de flânerie, de vie.

Ghislaine Heger confie sa blessure : « On m’a dit que mon travail n’était pas assez artistique, qu’il relevait davantage du sociétal. » Pourtant, c’est dans ces espaces ouverts que le projet prend toute sa force. Les passants et passantes s’arrêtent, lisent, se reconnaissent. L’art devient alors ce qu’il devrait toujours être : une respiration commune.

Maternité grisonnante

Parmi les cent-un portraits, certains restent en mémoire comme des blessures douces. Celui d’Aurélia Cochet, enceinte, photographiée de profil, la lumière caressant son ventre rond et sa chevelure argentée – image rare d’une maternité grisonnante, qui défie le cliché de la jeune maman. Celui de la communicante, écrivaine et rédactrice au Département fédéral des affaires étrangères Karin Suini, qui a travaillé notamment pour le leader UDC Christoph Blocher à la gare de Lausanne, T-shirt engagé et regard droit, comme une évidence qui pourrait aussi sortir d’une publicité. Celui de Fanny Brunet, comédienne et marionnettiste, qui a franchi le pas pendant le confinement et y a trouvé un « empouvoirement ».

Et puis il y a ce portrait de Claire Burgy avec sa mère, Violaine Clément. La journaliste de la RTS, marraine de l’exposition, y apparaît aux côtés de celle qui lui a transmis, peut-être, ce rapport apaisé au temps qui passe. Le gris de l’une dialogue avec le blanc de l’autre. C’est une image sur la transmission, sur ce que l’on reçoit et ce que l’on choisit d’en faire.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Silver Power. Des Romandes fières de leurs cheveux gris de Ghislaine Heger. Galerie du Boléro, Chemin Jean-Baptiste Vandelle 8, Versoix. Du 23 janvier au 19 avril 2026.

Catalogue de l’exposition : Silver Power.-Des Romandes fières de leurs cheveux gris de Ghislaine Heger, Tokyo Moon, 2024.

© Photos extraites de Silver Power – Des Romandes fières de leurs cheveux gris de Ghislaine Heger : Ghislaine Heger. De haut en bas : Amina Belkasmi et Karima Belksami ; Claire Burgy ; Steph Auger ; Yaël Liebkind ; Ewa R.

[1] Raquel Fonseca, « Les visages à l’épreuve de la lumière ou le portrait photographique » in « L’art du portrait », Études 2007/12 (Tome 407).

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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