Famille & dictature(s) : ciel, un discours !

Du 1er au 20 octobre, le Théâtre de la Parfumerie résonne de voix : Hitler, Jean Ziegler, Mussolini, Simone Veil, Camus – pour n’en citer que quelques-uns. Bienvenue dans Un discours ! Un discours ! Un discours, pièce interdisciplinaire et métadiscursive où on rit autant qu’on réfléchit.

Le langage articulé serait le propre de l’Homo sapiens. Notre rapport au langage construirait même notre rapport au réel : pour notre espèce, le monde n’existerait que grâce et à travers lui – sans être donné en amont par une quelconque entité supérieure (appelons-la au choix Hasard, Destin, Science ou Dieu). Bref. Le langage serait le propre de l’homme, pour gloser une formule connue[1]. Le langage et, plus précisément, la faculté de le transposer en parole orale, est justement au cœur de la dernière création de la Cie Acrylique. Le titre parle de lui-même : Un discours ! Un discours ! Un discours ! Sous la triple répétition qui singe (un orang-outang figure malicieusement sur l’affiche du spectacle) la demande répétée faite à un orateur improvisé lors d’un mariage ou d’un anniversaire, se cache ainsi une volonté de prendre en compte le discours comme une mécanique dont il faut démonter les rouages.

Un repas de famille

Pour autant Un discours ! Un discours ! Un discours ! ne se présente pas comme un objet aride. Non. Pour explorer les potentialités de la prise de parole publique, Evelyne Castellino (qui signe la mise en scène avec ses interprètes) propose une histoire à plusieurs niveaux – une matriochka discursive, pourrait-on dire. Tout commence autour d’une table, pendant une réunion familiale. Ils sont venus, ils sont tous là et ils sont incarnés par Bastien Blanchard, Francesco Cesalli, Antoine Courvoisier, Cléa Eden, Maud Faucherre, Céline Goormaghtigh, Verena Lopes et Christian Scheidt. Eux, ce sont – respectivement et en anglais, tels qu’ils sont présentés dans la scène d’exposition : The Father, The Daughter, The Favourite Son, The Brother of The Favourite Son, The Step-Mother, The Best-Friend of The Father, The Girlfriend of The Bestfriend of The Father, The Daughter of The Best-Friend of The Father but not The Daughter of The Girlfriend of The Best-Friend of The Father. Des noms longs, des noms savoureux d’humour (il fallait les entendre prononcés !), des noms qui créent des archétypes universels.

Réunis autour d’une table géante (à la fois scène de théâtre et plateau chorégraphique), ils attendent le discours que tente de tenir The Father. « À table ! », scande-t-il, avant d’enchaîner sur le plaisir qu’il a de les voir réunis ici, souriants, vivants. Las ! Ce discours se verra contrarié par une série d’interruptions (chaise qui tombe, vol de parole, révélation choc) qui l’empêchera de trouver son terme – jusqu’à la toute fin de la pièce. Mais ne comptez pas sur moi pour tout vous révéler ! Soulignons simplement le comique de répétition qui en fait un running-gag structurant l’histoire. Cette histoire, c’est d’abord celle d’une famille élargie qui surfe avec un joyeux déséquilibre émotionnel : un des fils est le souffre-douleur, la fille a avorté en cachette, on offre des armes aux anniversaires (et c’est tout à fait normal), on s’envoie des piques bien senties… le tout dans une bonne humeur entre burlesque et vaudeville. Animaux parlants, les membres de la tribu voient pourtant leurs propres discours être interrompus, faire écho, répondre ou dialoguer avec des prises de paroles bien différentes, qui agissent comme des contre-points métadiscursifs – des ouvertures pour la réflexion : à l’écosystème familial se greffe ainsi le monde politique, philosophique, littéraire ou polémique, incarné par les mots de celles et ceux qui se sont exprimés en public au long des XXe et XXIe siècles.

À la table des dictateurs

La scénographie pensée par Evelyne Castellino et son équipe (il faut saluer ici l’enveloppe visuelle, sonore et spatiale qui donne à la pièce sa profondeur) confère à ce récit à deux niveaux tout son sens. Tandis que la famille évolue autour de la table sur le plan horizontal de l’histoire, les murs de La Parfumerie sont décorés de huit écrans blancs rectangulaires, que la verticalité place au niveau du commentaire. Tableaux, miroirs, fenêtres ? Un peu des trois.

En tant que tableaux, ils permettent la projection (panoramique ou rapprochée) des visages qui s’expriment : c’est la galerie des dictateurs et des extrémistes d’hier et d’aujourd’hui, où se retrouvent en vrac Mussolini, Poutine, Trump, Hitler, Castro, Marine Le Pen ou Kim Jong-un. Leurs voix résonnent, accompagnées de dates qui assurent la prise en compte diachronique des discours. Par moment, ils deviennent le miroir déformant de la réalité familiale qui se joue à leurs pieds : les personnages empruntent les discours fascistes (par exemple, grâce au Favourite Son qui fournit le parfait manuel du discours populiste – ou comment convaincre un électorat frileux en 10 leçons). Peu à peu, une critique de la puissance des mots se met en place : car si la parole permet de faire advenir le réel, celui qui la manipule transforme ce réel à loisir. Après, n’allez pas vous étonner d’être prêts à avaler toutes les pilules : du libéralisme galopant et décomplexé à la haine de l’autre, du repli identitaire sur soi à la négation de toute forme d’altérité.

Heureusement, les écrans se font aussi fenêtres, lorsqu’apparaît un visage et résonne une voix porteurs d’espoir. Ich bin ein Berliner, I have a dream : les formules marquantes ne manquent pas. Kennedy, Luther King, Veil, Camus, Ziegler, Taubira – ils sont nombreux ceux qui, à travers leurs mots, créent un réel bien différent. Ils dénoncent et ils le font sans faux-semblants, utilisant également le discours comme arme – non pour effrayer, mais pour secouer (contre le capitalisme outrancier, la banalisation du viol, ou pour le droit à l’avortement). Autre forme de manipulation par les mots ? Peut-être, bien qu’elle soit (l’histoire ne l’a-t-elle pas montré ?) moins mortifère que les régimes où on marche au pas.

Engagement politique et interdisciplinaire

On l’aura compris : Un discours ! Un discours ! Un discours ! est une pièce engagée qui n’a pas peur de ce qu’elle dit et de ce qu’elle montre. En sortant, on est secoué en soi-même – non seulement grâce à la teneur de la réflexion amorcée (et qui trouve, peut-être, une forme de résolution dans la clôture du discours que tient The Father), mais également par la qualité esthétique du spectacle. Encore et toujours soucieuse d’interdisciplinarité, la Cie Acrylique joue, danse, chante, virevolte dans un melting-pot d’influences (du classique au rock’n’roll, du baroque au funk) qui ne peut pas laisser indifférent.

Si chaque discours était une telle joie, les hommes politiques seraient tous des artistes et le monde se porterait sûrement mieux. Alors merci.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Un discours ! Un discours ! Un discours !, de Evelyne Castellino, du 1er au 20 octobre au Théâtre de La Parfumerie.

Mise en scène : Evelyne Castellino et ses interprètes

Avec Bastien Blanchard, Francesco Cesalli, Antoine Courvoisier, Cléa eden, Maud Faucherre, Céline Goormaghtigh, Verena Lopes et Christian Scheidt.

https://www.laparfumerie.ch et https://cie-acrylique.ch

Photos : © Cie Acrylique

[1] En l’occurrence, suivant Rabelais et quelques autres, le rire serait véritablement ce « propre » – mais on verra ici que le rire n’est pas si éloigné que ça du sujet.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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