First Cow : deux amis et une vache dans l’Amérique des pionniers

Oregon, 1820. Un cuisinier itinérant rencontre un immigrant chinois venu tenter sa chance en Amérique. Ensemble ils démarrent un commerce de beignets conçus à partir du lait volé à la première vache débarquée du vieux continent. Avec First Cow, Kelly Reichardt livre sa vision bien personnelle du western.

Nous sommes dans les terres encore très sauvages de l’Oregon, où des pionniers, attirés par les promesses d’une Amérique fantasmée, se pressent des quatre coins de l’Europe. Il règne une drôle d’ambiance dans ce bout du monde. Le rêve américain a déjà tourné à l’aigre pour la plupart. Survivra alors qui pourra dans le marasme ambiant de cette ébauche de ville où tout semble encore à construire.

Une vaste forêt borde la bourgade. Des fougères grandes comme des palmes y côtoient des arbres touffus aux branches englouties par le lichen. On s’allongerait volontiers sur le humus moelleux de ces bois chaleureux pour écouter l’air de mandoline qui ouvre un film dont la photographie s’annonce particulièrement soignée.

Deux mains cueillent délicatement des champignons cernés de mousse. Dissimulé sous un chapeau au feutre usé, on découvre le visage d’un homme au regard doux. C’est celui de Cookie (John Magaro). Cuisinier d’une expédition de trappeurs, il s’enfonce quotidiennement dans les bois pour y poser des pièges et récolter des baies. Un jour, entre deux fougères, il fait une surprenante rencontre.

Différents

Le climat ambiant anxiogène n’encouragerait personne à baisser sa garde mais lorsque Cookie rencontre King-Lu (Orion Lee), une confiance immédiate et réciproque s’installe entre eux. C’est que ces deux solitaires n’ont pas que la précarité de leur condition en commun, ils ont surtout du flair.

Alors que l’un est sensible aux détails, l’autre est un pragmatique doté d’un fort sens des affaires. Une complémentarité qu’ils auront tôt fait de mettre à profit. Lorsqu’ils apprennent qu’une vache appartenant à un riche propriétaire terrien broute près de la cabane de fortune de King-Lu, ils n’hésitent pas longtemps avant d’aller la traire en secret. Les beignets qu’ils tireront de son lait auront un tel succès au marché qu’ils devront redoubler d’efforts pour satisfaire la demande. Mais ne risquent-t-ils pas d’attirer ainsi l’attention du propriétaire de la vache ?

Sans recourir à des dialogues particulièrement fouillés, Reichardt parle d’amitié construite sur fond d’espoir d’une vie meilleure. Et à l’instar d’un de ses précédents films, le remarquable Old Joy (2007), c’est en plongeant deux amis dans la nature que celle-ci révélera justement leur propre nature.

Différents l’un de l’autre mais semblables sur l’essentiel, ces deux là prendront le risque de briser leur solitude choisie pour s’associer et rejouer les fondements de l’amitié.

Signature 

Quiconque connaît sa filmographie reconnaîtra la patte de Kelly Reichardt. Figure de la scène indépendante nord-américaine, la réalisatrice prend, comme à son habitude, son temps pour poser le décor. Le film est lent et affiche deux heures au compteur. Les irréductibles pressés n’y trouveront probablement pas leur compte. Les autres devraient être sous le charme de la simplicité de cette histoire d’amitié.

Il faut dire que lorsque Reichardt s’attarde sur des détails, ce n’est jamais gratuitement ou de façon purement contemplative. Une chouette, un ciel étoilé ou le crépitement du feu sont autant d’éléments qui permettent au spectateur de calquer son rythme sur celui de la nature omniprésente.

Et puis le film surprend par son format, carré, qui contraste avec le standard large. Un format auquel il faut un temps pour s’habituer mais qui a l’avantage de conférer une atmosphère intimiste au film. Il se concentre sur l’action directe plutôt que sur les alentours, un peu à la manière des films muets. Un choix pas inédit pour la réalisatrice qui avait déjà opté pour le format carré avec La dernière piste (2010).

First Cow est à l’image de sa réalisatrice et des personnages, atypique. C’est un western bucolique où la première cartouche ne sera tirée qu’après 90 minutes. Pas d’agressivité chez les protagonistes, qui rompent avantageusement avec l’image de brutes que l’on retrouve encore trop souvent associée aux personnages masculins de ce genre. La guitare et le banjo de William Tyler, qui signe la bande originale du film, ajoutent encore à la délicatesse du récit.

On ressort de First Cow avec deux impressions. La première est que peu de gens que nous croiserons dans notre vie nous marqueront réellement. La seconde est que sans préavis, une rencontre peut néanmoins changer notre existence.

Il faut voir ce film pour le sentir résonner en soi.

Valentine Matter

Référence :

First Cow, de Kelly Reichardt, avec John Magaro, Orion Lee, Toby Jones, Ewen Bremner, … 122 minutes. USA, 2019 (sortie en salles le 9 juin 2021)

Photos :

Affiche du film : https://www.themoviedb.org/t/p/original/4sYUKi7lQuRNOWCq34j6736r0xt.jpg

Inner : https://www.galvnews.com/entertainment/free/article_16b59679-d4e6-5e0f-8f45-8f7accb4d3c4.html

Valentine Matter

Cinéphile éprise du genre documentaire, Valentine n’en apprécie pas moins la fiction et ne résiste certainement pas aux comédies grinçantes. Sa formation de psychologue entre plus volontiers en résonance avec les personnages lorsqu’ils sont complexes et évolutifs.

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