Garder la foi face à « la grande histoire du racisme »
Au Théâtre du Loup, le Collectif Sur Un Malentendu adapte Jusque dans nos bras, le roman d’Alice Zeniter. Rejouant, à six, l’histoire d’Alice et Mad, ils et elles s’interrogent sur les moyens de résister à la montée des extrêmes droites en 2026. Nous avons rencontré Claire Deutsch, Cédric Djedje et Cédric Leproust, membres du collectif, qui ont répondu à nos questions.
La Pépinière : Bonjour à vous trois, merci de prendre ce moment avec nous. Dans Jusque dans nos bras, votre projet, on se trouve à la fois au cœur d’une actualité brûlante, avec la montée des extrêmes droites, et des thématiques fortes et ancrées dans le temps long, comme le racisme, la colonisation, une société à deux vitesses. Comment fait-on pour aborder des thèmes aussi forts et aussi profonds, sans forcément redire ce qui a déjà été dit ou fait sur scène ?
Claire Deutsch : Dans notre collectif, on passe par des lectures. On prend ancrage dans un texte qui existe, qui a été écrit. Dans notre précédent spectacle, on avait travaillé sur les violences en milieu scolaire. On était parti d’un texte de Yann Verburgh, un auteur qui avait écrit à partir de témoignages. Cette fois, on s’appuie sur un texte d’Alice Zeniter, qui s’appelle Jusque dans nos bras. Donc la façon d’aborder ces gros thèmes, c’est déjà par une écriture, par une rencontre. Le thème du racisme, qu’elle traite dedans, nous a toutes et tous touché-es dans le groupe, à la lecture, et fait qu’on se rejoint à cet endroit. La création a démarré à partir de là
Cédric Djedje : Pendant la création, comme dans nos précédents spectacles, on a travaillé avec des chercheur/euses spécialistes de ces questions : des sociologues – Solène Brun et Claire Cosquet – qui sont spécialistes de la sociologie de la race, notamment sur les questions de blanchité ; avec Gaspard Rey, Noémi Michel, théoricien-ne politique ; et Guillaume Johnson, qui est historien du marketing ; parce que ce sont aussi des phénomènes sociologiques, socio-historiques, qui demandent de la réflexion sur le temps long et des concepts. Ils et elles ont tous et toutes plus ou moins lu le livre, et nous ont fait des conférences à partir de ce qu’ils et elles en avaient lu, et sur des éléments qu’ils trouvaient importants et à côté desquels il ne fallait pas passer. Ensuite on a travaillé aussi régulièrement avec Noémi Michel qui nous a accompagnés sur la création. Et puis, concernant ce qui a déjà été dit ou fait, il y a une phrase de Marie Dasylva qui dit que tous les mots qui servaient à expliquer ce qu’est le racisme ont déjà été prononcés. On ne peut pas innover à son échelle comme ça : c’est plutôt comment on redit aussi des choses et comment on s’inscrit dans des traditions et qu’on dialogue avec des œuvres ou des pensées déjà existantes, pour pouvoir amener ça, s’inscrire dans une filiation sur le temps long.
Cédric Leproust : C’est intéressant de ne pas avoir peur de redire les choses, même d’une manière un peu différente. Le racisme, ou les propos racistes, on les entend à répétition. Donc, nous, il ne faut pas avoir peur ensuite de répéter ce que c’est, la violence que cela engendre, et la manière dont ce n’est pas pris en charge, ou mal pris en charge, par nos sociétés ; et des dégâts que ça fait. Comme dit Cédric, on ne s’est jamais posé la question de savoir si on faisait quelque chose d’innovant ou pas. Je crois que ce n’est vraiment pas la question.
La Pépinière : Pour faire face, pour s’opposer à tout cela, il sera question dans le spectacle d’amitié, de jeunesse, d’engagement militant. Donc, c’est aussi une dimension assez affirmée de résistance dans le spectacle. Pour vous, c’est important aussi d’être dans cet état d’esprit pour aborder ces thématiques-là, et ce spectacle en particulier ?
Cédric Leproust : Je ne sais pas si c’est du militantisme. En tout cas, je pense qu’il y a une convergence partagée entre toutes et tous dans le collectif, politiquement, sur ces questions-là. Même si on n’est pas toutes et tous égaux, dans la manière de penser ou de militer par rapport à cela. Il y a une unité sur le fait qu’on pense que c’est important et de parler de cela. On trouvait très beau la manière dont l’autrice aborde le sujet par le prisme de l’amitié, et comment ce qu’elle appelle « la grande histoire du racisme » s’implique en chacun-e de nous, évidemment de manière différente. Si on est une personne en situation de migration ou pas, si on est racisé-e ou pas, on ne le vit pas du tout de la même manière, mais on partage une histoire
Claire Deutsch : Je reviens un peu à la question précédente, par rapport au fait de répéter ce qui a déjà été dit, et cela rejoint la question du militantisme : ce qu’on fait, c’est du théâtre, et du coup, ça passe par d’autres vecteurs, même si bien sûr il y a des endroits où ça peut se rejoindre, entrer en résonance avec le militantisme ou avec des conférences. Mais, le théâtre fait aussi autre chose qu’une conférence, ou que de militer. C’est un autre endroit d’engagement. Il est question d’émotion, de jeu : cela passe par autre chose. Et donc, ce qu’on va dire, ce n’est pas forcément les mots qu’on va prononcer, mais c’est aussi le comment, et cette communauté de vie qui est présente ensemble, les spectateur/trices et les acteur/trices, qui vont entrer en résonance. Et par l’émotion, il y a des choses qui vont être véhiculées qui ne peuvent pas forcément l’être par les mots. Il y a aussi des images, ou de la poésie, qui peut parler à l’imagination.
La Pépinière : Dans le dossier de presse, il y avait ce mot qui revenait beaucoup : « foi ». Foi en le récit, en la jeunesse, en l’amitié. C’est quelque chose que vous souhaitez insuffler auprès du public qui va venir vous voir ?
Cédric Leproust : Oui, peut-être, évidemment, c’est toujours un objectif, mais personnellement, j’aime bien ce mot « foi », parce que je trouve qu’il est beaucoup plus actif que le mot « espoir », par exemple. Avoir de l’espoir, c’est être un peu passif, attendre quelque chose, alors qu’avoir la foi en le récit, avoir la foi en la jeunesse, c’est aussi être à son contact. Pour nous, évidemment, acteur/trices avoir la foi en le récit, c’est raconter des histoires et c’est être actif dans cette chose-là. Quand on a lu le roman, ce qui nous a transporté-es, c’était l’énergie qu’elle insufflait de cette jeunesse ; et cette chose, qui peut paraître un peu naïve, mais en même temps très belle, de vouloir changer le monde. Comme actuellement, quand on entend les lycéen-nes en France qui manifestent et qui disent « Le monde est à nous ». J’ai l’impression qu’on ne fait pas un théâtre politique, comme on pourrait l’imaginer. Mais je crois que ce qui compte, notamment dans ce spectacle, c’est de voir un groupe d’ami-es au service de ce récit. Le fait que ce groupe d’ami-es raconte cette histoire-là, ça donne le sens de ce qu’on essaie d’insuffler.
Cédric Djedje : Ce sont des thématiques peuvent être lourdes, douloureuse, et l’idée c’est aussi de se demander comment on montre de personnes qui résistent, des personnes qui ne se laissent pas faire, qui essaient de construire quelque chose, même à leur petite échelle. La foi est reliée à l’action : comment, de notre point de vue, à notre petite échelle, on construit quelque chose qui fait qu’on ne se laisse pas abattre. Même si on peut se laisser abattre : pour moi, ce n’est pas un problème, il y a des moments où c’est normal. Dans ce spectacle, on montre des gens qui, dans leur quotidien, essaient de construire quelque chose et de tisser quelque chose, et d’être actif/ves à leur niveau. Mais c’est génial aussi parce que, ce qui est assez drôle et fou dans ce spectacle, c’est qu’il y a des grandes réflexions qui sont des fois un peu fumeuses ; et des petites actions qui sont qui prennent qui ont plus d’impact que leurs grandes réflexions. C’est vraiment entre les deux que ça joue, et que c’est drôle, et que c’est beau à voir en fait.
Claire Deutsch : C’est cette foi-là qui fait qu’on le fait. Parce que, encore une fois, le théâtre, si on n’y croit pas, on ne le fait pas. C’est pareil pour la thématique, et pour ce que dit Cédric, dans les personnages qu’on fait et qu’on joue.

La Pépinière : C’est la première fois que vous créez un spectacle à partir d’un roman. Qu’est-ce que ça a changé aussi dans votre approche, dans votre manière de travailler ?
Cédric Leproust : On a souvent travaillé à partir de textes existants, qui étaient déjà du théâtre. Là, ce qui a changé, en s’attaquant à un roman, c’est le travail d’adaptation, évidemment. Donc, on avait vraiment besoin de s’entourer d’une personne qui savait faire ça, qui l’avait déjà fait, qui pouvait le faire. On a travaillé avec Pauline Susini, qui est à la fois dramaturge et metteuse en scène, et qui a vraiment collaboré avec nous durant presque toutes les répétitions. Ce qui a changé, c’est qu’il y a des endroits où il a fallu faire des deuils. Elle parle beaucoup en autofiction, et, comme c’est l’histoire d’un groupe d’ami-es qui racontent les personnages, on a décidé qu’il n’y aurait pas une personne qui fasse Alice, une personne qui fasse Mad. C’est le groupe qui prend en charge tout ça. Forcément, il y a des éléments de l’autofiction qui disparaissent un petit peu, mais pas tant. Il a fallu beaucoup travailler là-dessus, et remettre beaucoup de scènes en dialogue, alors qu’elles étaient sous forme de récits monologués. Et puis, il y avait beaucoup d’humour qu’on percevait dans son écriture, où elle a de l’auto-dérision par rapport à elle-même. On a essayé de voir comment on pouvait réinjecter de l’humour directement dans les scènes pour essayer de garder cette espèce d’auto-dérision, mais plus avec notre humour à nous.
La Pépinière : Dans ce récit, les événements ont lieu en France entre les années 90 et 2000. Vous l’abordez depuis la Suisse en 2026. Qu’est-ce que cela change dans l’approche, dans le regard qu’on a sur tout cela ?
Claire Deustsch : On a essayé de voir comment faire des ponts de manière explicite, de donner des éléments d’aujourd’hui, et de faire des liens avec la Suisse. On a vite vu que c’était assez compliqué de faire ça de manière explicite, parce que, dans le texte, c’est très ancré. Cela se passe dans les années 2000, en France, mais, en même temps, en France, dans les années 2000, ça entre en résonance avec aujourd’hui et maintenant et ici ; ça entre en résonance aussi avec ce qui tout ce qui s’est passé avant. Dans le roman, les personnages parlent de leur « grande histoire du racisme », qui ne concerne bien sûr pas qu’eux. Ce rapport à la mémoire, qui va elle-même entrer en résonance avec les événements actuels, c’est une invitation. Quand on voit sur le plateau, on est nous, on est ici et maintenant, le public est ici et maintenant : on va lire ce qui nous est raconté de ces événements de 2000, avec la perspective d’aujourd’hui, je dirais.
Cédric Djedje : Il se trouve que la culture française imprègne pas mal la culture suisse romande. Ce ne sont pas deux pôles qui qui ne dialoguent pas. Et notamment, quand elle parle de grande histoire du racisme, elle parle aussi de grandes histoires qui ont aussi eu des échos en Suisse. Par exemple, le 11 septembre, c’est un écho mondial, mais ce qui se passe en France – avec la montée du RN – je le vois encore maintenant, on en parle beaucoup au JT en Suisse. Donc, ce sont des gros événements qui ont eu des répercussions. L’idée c’est de se dire que, dans ce roman, on joue aussi avec le niveau d’atteinte : il y a des personnages qui sont plus atteints que d’autres dans le roman, dans la pièce, et, en tant que spectateur/trice, on est atteint différemment par ces événements-là. On s’est dit que c’était intéressant de jouer sur ces échos et sur ces niveaux d’atteinte différents, parce que, finalement, c’était moins intéressant de plaquer ou de mettre des références directement suisses. Ça aurait peut-être même affadi, ou affaibli la résonance un peu plus large du roman.
La Pépinière : De manière un peu plus concrète, comment cela va se dérouler sur scène ? Vous le disiez avant, on passe d’une autofiction, d’un roman, à un spectacle sur scène avec des dialogues. Sans trop en dévoiler non plus, comment cela va se retranscrire sur scène, même au niveau visuel, peut-être, ou au niveau de la distribution des rôles ?
Cédric Leproust : Le pitch de départ, c’est que c’est un groupe d’amis qui est là pour célébrer ce mariage d’amitié entre Alice et Mad. On ne sait même pas si ce sont des amis d’Alice et Mad ou de l’un-e, ou de l’autre. Ils célèbrent en tout cas cet acte qu’Alice et Mad ont fait en tant qu’amis et qu’eux ils trouvent importants. Pour que les spectateur/trices suivent ce qu’ils font, ils vont leur raconter qui sont Alice et Mad. Et c’est comme ça que petit à petit on commence à incarner, entre guillemets, les personnages. On voit que c’est un groupe d’amis qui essaie de reconstituer cette histoire où eux-mêmes ne sont pas forcément d’accord sur comment ça a commencé, sur la suite des événements. C’est aussi pour ça que, dans la pièce, on commence à dire que c’est untel qui peut jouer tel personnage à un moment, puis un autre à un autre moment. C’est comme ça que les rôles tournent, jusqu’à ce que, à un moment, on interprète même les six en même temps, trois couples Alice et Mad au plateau, dans les mêmes scènes : comme s’ils cherchaient à reconstituer ensemble, à faire une unité d’une chose.
Cédric Djedje : Et on est vraiment dans un décor de fête, avec une grande table, des verres, des boissons… tout ce qui est du code du festif, en fait, avec différents endroits qui sont présentés par un membre de l’équipe au public ; des endroits pour se costumer, pour enlever, pour mettre les choses. Et donc, il y a ce code-là, avec quelque chose d’entraînant.
Claire Deutsch : Il y avait vraiment cette idée de boîte à jeu. La scénographe, Neda Loncarevic, a pensé l’espace pour nous aider à jouer : prendre des éléments à un endroit, mais qui vont signifier plusieurs choses et nous transporter dans différents temps. Une des caractéristiques du roman, c’est qu’on passe d’un temps à un autre : le temps où la personne qui écrit est en train de parler ; le temps du mariage ; des souvenirs d’enfance plus ou moins lointains. On a réfléchi à comment conjuguer cela, comment faire apparaître ces différentes temporalités sur scène. Pour cela, l’espace, la lumière, le son nous permettent, de créer ces flashbacks, ces retours en arrière, comme des réminiscences, pour le public d’un autre temps. Il s’agissait de ne pas perdre les gens, le public, entre les différentes temporalités et le fait que plusieurs personnes jouent un même personnage. On a trouvé des codes grâce aux costumes de Tara Mabiala, à l’espace…
La Pépinière : Merci infiniment à vous trois pour ce riche moment d’échange !
Propos recueillis par Fabien Imhof
Infos pratiques :
Jusque dans nos bras, d’après le roman d’Alice Zeniter, adaptation et écriture de Pauline Susini, du 11 au 15 novembre 2026 au Théâtre du Loup.
Mise en scène : Collectif Sur Un Malentendu, Nastassja Tanner, Pauline Susini
Avec Emilie Blaser, Claire Deutsch, Cédric Djedje, Pierre-Antoine Dubey, Cédric Leproust et Nastassja Tanner
Dramaturgie, collaboration artistique : Pauline Susini
Collaboration scientifique : Noémi Michel
Interventions scientifiques : Solène Brun, Claire Cosquer, Guillaume Johnson (CNRS), Anna Herzeg-Brayer, Gaspard Rey (Unil)
Scénographie : Neda Loncarevic
Costumes : Tara Mabiala
Son : Aurélien Chouzenoux
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Photos : ©Collectif Sur Un Malentendu
