Les réverbères : arts vivants

Henry IV : explorer les jeux de pouvoir

Eric Devanthéry, directeur des Scènes du Grütli depuis bientôt deux ans, présentera dès le 22 avril prochain son ambitieux Henry IV, pour lequel il signe une nouvelle traduction. Nous avons pu nous entretenir avec lui pour parler de l’origine du projet, avant d’assister à un bout de répétition.

Eric Devanthéry a toujours éprouvé une grande affection pour les pièces se déroulant sur un temps long. On se rappelle notamment de sa brillante adaptation des Misérables de Victor Hugo en 2018, ou, plus tôt, Les Brigands de Schiller en 2014. C’est ainsi qu’il s’est intéressé aux deux tétralogies de Shakespeare autour des Rois d’Angleterre, la première narrant la chute de la maison d’York d’Henry VI à Richard III, tandis que la seconde narre la montée des Lancaster, de Richard II à Henry V, en passant par les deux parties consacrées à Henry IV. Son idée, au départ, était de proposer une traversée de tous ces Rois, mais il aurait fallu monter cela dans le cadre d’un festival, avec un public très disponible. Le propos s’est donc petit à petit recentré sur Henry IV et ses deux parties, qui portent tout le théâtre shakespearien en elles. La question du pouvoir y est abordée, et Eric Devanthéry pose un regard amusé sur cette notion, à travers son rôle de directeur : un titre qui lui confère un pouvoir, même sans avoir rien fait. C’est cette notion qu’il souhaite questionner au plateau.

Cour versus auberge

Son projet Henry IV reprendra donc les deux parties de l’histoire de ce Roi, qui constituent chacune une pièce à proprement parler. Ce qu’il aime dans ce texte, c’est l’alternance entre les scènes de cour, où les rebelles s’opposent au Roi, et celles se déroulant à l’auberge, avec la création de l’emblématique personnage de Falstaff. On perçoit donc un regard sur un Roi, ainsi que le devenir de son fils aîné, en opposition au monde des « bas-fonds », auquel il est sans doute plus facile de s’identifier. Dans Henry IV, donc, Hal, le fils du Roi choisit Falstaff comme père adoptif. Son éducation se fait par le bas, et vient interroger les notions même de pouvoir et de guerre. Car il faut dire qu’Henry IV souffre de toute la situation qui l’a conduit au pouvoir : lui, chrétien convaincu et grand croyant, a commis un régicide, et voit les épreuves auxquelles il doit faire face comme une revanche divine. Pour se racheter, il tente d’organiser une croisade, qu’il ne pourra jamais mener à bien, la faute à des guerres civiles menées par les factions qui l’ont soutenu dans son ascension, mais qu’il peine désormais à payer comme promis. Sa légitimité en souffre et, les caisses de l’État étant vides, le voilà pris dans cet étau infernal…

Pour monter ce projet, Eric Devanthéry a choisi de proposer une nouvelle traduction. Pour ce faire, il a d’abord coupé dans le texte en anglais, puis a profité des semaines de pré-répétitions pour resserrer encore le texte, qui se joue principalement autour de la partie I de Henry IV. Il en va ainsi de la déposition de Richard II, amenée sous la forme d’un flashback, avec l’explication de son assassinat, pour nourrir la dramaturgie et mieux contextualiser la situation fragile du Roi. La suite du texte avance jusqu’au couronnement de son successeur, Henry V, et l’exil de Falstaff, tout un symbole du reniement du passé du nouveau Roi.

Mise en scène plus que mise en place

Le metteur en scène du spectacle souligne la grande fidélité qu’il propose à sa troupe. Ainsi, Rachel Gordy, Léonie Keller, José Ponce, Florian Sapey et Pierre Spuhler ont déjà collaboré à de nombreuses reprises avec lui, et notamment sur les grands textes que sont Les Misérables ou Les Brigands. Ils et elles connaissent donc parfaitement le souffle épique et la présence au plateau sur un temps long. À cette troupe viennent s’ajouter Thierry Romanens, qu’il connaissait de loin, et qu’il a eu l’occasion de programmer dans Chapitres de la chute : Saga des Lehmann Brothers ou plus récemment dans Courir. Le comédien s’est rapidement imposé comme une évidence pour le rôle de Falstaff. On notera également la présence de Jean-Claude Fernandez, pour incarner le Roi, avec cette volonté d’engager un acteur plus âgé pour l’incarner. Enfin, la troupe est complétée par Prescilia Amany Kouamé, avec qui il avait collaboré pour Soudain l’été dernier en 2018, et qui est enfin de retour de sa tournée avec Joël Pommerat.

Le grand intérêt de collaborer avec des comédiens et comédiennes avec qui il a l’habitude de travailler réside surtout dans l’avancée de la première partie du travail. Tout va plus vite : on se connait mutuellement, ce qui permet de mieux resserrer par la suite. Pour cette pièce, l’équipe a eu l’occasion d’avoir plusieurs semaines de pré-répétitions, en trois temps, puis quatre semaines avant la première, dont trois au plateau. Dans son orientation de mise en scène, il s’agit avant tout de donner les grandes lignes et les horizons à ses acteurs et actrices, avant de trouver les failles des personnages et des comédiens et comédiennes avec elles et eux. Le tout toujours dans la joie et la bienveillance, deux points sur lesquels il insiste. En procédant ainsi, il est convaincu d’arriver plus loin, tant sur le plan artistique qu’humain. Il attend donc beaucoup d’inventivité et de créativité de la part de la troupe. Avec ce point important : ne jamais se montrer cynique face aux personnages ou aux situations. Les personnages, le monde peuvent être cyniques, mais cela ne doit pas être le cas des interprètes. Il ajoute enfin que, si la mise en scène est réussie, on doit avoir à la fois les plus gros fous-rires et les plus grosses larmes. C’est là toute l’essence du théâtre de Shakespeare : avoir à la fois une grande vulgarité et un lyrisme très développé, comme c’est déjà le cas de l’écriture.

Une réalité qui dépasse la fiction

Parlant de ce cynisme, il évoque la situation mondiale actuelle, où la réalité semble bien plus terrible que la fiction. On se rappelle alors notre rencontre avec Gabriel Alvarez au Galpon, autour de Ubu Roi, en ne pouvant s’empêcher de penser que le parallèle est, tristement, tout trouvé. Il est assez consternant de voir que rien ne semble avoir évolué depuis le XIXe siècle de Shakespeare. Le texte parle donc inévitablement d’aujourd’hui, mais Eric Devanthéry refuse de proposer une analogie directe. La matériau théâtral est bien là, mais sans ancrage historique précis. En évoquant les questions de pouvoir, Eric Devanthéry insiste également sur le fait que Henry IV dépeint un monde d’hommes, avec très peu de personnages féminins. Il lui a pourtant semblé intéressant d’avoir des comédiens et des comédiennes au plateau, pour interpréter les différents rôles. Pour autant, il insiste sur le fait qu’il n’y a aucune réflexion autour des questions de genre dans sa distribution. L’intérêt se porte avant tout sur le jeu, et sur la volonté de composer une galerie de portraits très différents. Il évoque avec nous le privilège d’avoir autant de monde au plateau, pour apporter une véritable diversité, dans le jeu, les genres, les tailles, les morphologies…

Le sous-titre de la pièce, Anatomie du pouvoir, renvoie ainsi à la fois à la dissection et à la mise à nu du pouvoir, mais touche aussi aux corps, plus ou moins malades au plateau. Symboliquement, la couronne passe d’une main à l’autre, la chair pourrit, mais la dynastie se poursuit, comme un cycle régulier et infini, qui se poursuit encore aujourd’hui, même si les Rois ont été remplacés par d’autres types de dirigeants. Au plateau, il s’agira ainsi de convoquer différentes strates et couches, en jouant notamment sur les échelles autour de la façade du château qu’on peut voir sur la scène. Le travail des costumes – conçus par Valentine Savary – jouera également sur cette notion intemporelle, pour montrer que les mécanismes du pouvoir demeurent les mêmes. Avant de descendre dans la salle pour procéder à la répétition, Eric Devanthéry me confie encore la chance qu’a l’équipe de pouvoir jouer ce spectacle en tournée, puisqu’après les dates aux Scènes du Grütli, le spectacle sera encore visible au Théâtre des Osses (Fribourg), au Théâtre Benno Besson (Yverdon), qui coproduisent le spectacle, puis au Théâtre du Jorat (Mézières), au Théâtre du Reflet (Vevey) et à l’Espace des Terreaux (Lausanne).

Bout-à-bout et filage en costumes

En descendant à la Scène du Bas, nous retrouvons d’abord Tamara Fischer, qui assiste Eric à la mise en scène, ainsi que Léonie Keller et Rachel Gordy, qui jouent dans le spectacle, puis le reste de la troupe, comédiens, comédiennes et membres de l’équipe technique. Avant la répétition, la salle est encore éclairée avec la lumière naturelle, avant que ne s’abaissent les rideaux obscurcissant, au moment d’entamer le travail au plateau. Dans un premier temps, Eric donne quelques indications à la troupe, concernant le déplacement des tables et autres objets. Il s’agit de bien fixer ces éléments, afin d’éviter de devoir improviser par la suite et ainsi se mettre en danger. Pendant que la scène en question est répétée, il intervient pour régler ces détails, surtout au niveau des transitions entre les scènes, avec de nombreux objets à placer. L’objectif est de sécuriser ces passages, pour être à l’aise dans le jeu ensuite, mais également pour pouvoir circuler de manière fluide, savoir où se trouvent les différents éléments…

S’ensuit un point sur les costumes, en loges, avec Valentine Savary et Anna Pacchiani – dont c’était d’ailleurs le dernier jour avec l’équipe, qui l’a chaleureusement remerciée. Eric m’explique alors que tous les costumes s’appuient sur des motifs à carreaux, pour rappeler la Grande-Bretagne où se situe l’action, mais avec une dimension atemporelle. Difficile en effet de dire de quelle époque ils proviennent. Un code couleur précis est également mis en place en fonction des trois grandes « familles » présentes dans Henry IV (la royauté, les bas-fonds et les différentes factions). Le filage qui va suivre est le premier à se jouer en costumes. Il s’agit donc de tester si les mouvements sont faisables, si toutes les tenues sont bien ajustées, si les changements fonctionnent également, pour pouvoir ensuite ajuster si besoin. Valentine Savary en profite pour expliquer à la troupe comment sont organisés les portants, avec les différents types de cintre, les doublons au cas où les costumes ne peuvent pas être lavés entre chaque représentation… Thierry Romanens en profite pour demander quelques ajustements sur la prothèse de ventre qu’il portera pour incarner Falstaff, pendant que Tamara Fischer repasse la nappe qui trônera sur l’une des tables. Chaque détail compte !

La répétition peut alors commencer : Tamara discute avec Philippe Maeder, le créateur lumière, pour ajuster quelques détails. Eric donne ses consignes aux comédiens et comédiennes, et l’on perçoit toute la bienveillance dont il nous parlait un peu plus tôt : il invite chacun et chacune à prendre le temps qu’il faut, évoque la pause que l’équipe prendra entre les deux parties, rappelle que les enjeux et objectifs sont différents selon les rôles. Il insiste également sur le fait d’annoncer les éventuels blancs, sans sortir du jeu, pour tenir la ligne. L’objectif de ce premier bout-à-bout est de trouver des chemins, dans la mise en scène comme dans le jeu. Il faut donc dérouler et avancer, pour construire ensemble, de manière organique. Un dernier point est évoqué, sur le rôle de la vidéo, qui symbolisera le monde intérieur des personnages, et auquel il faut donc être attentif. Puis, comme le veut la tradition dans cette équipe, c’est un petit poème – ou en l’occurrence une petite pensée d’un auteur dont le nom m’échappe au moment d’écrire ces lignes – qui lance la répétition.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Henry IV, de Sir William Shakespeare, traduit par Eric Devanthéry, aux Scènes du Grütli (Scène du Bas), du 22 avril au 9 mai 2026.

Mise en scène : Eric Devanthéry

Avec Prescilia Amany Kouamé, Rachel Gordy, Léonie Keller, Jean-Claude Fernandez, José Ponce, Thierry Romanens, Florian Sapey, Pierre Spuhler

Dramaturgie et assistante mise en scène : Tamara Fischer

Vidéo live : Bartek Sozanski

Création lumière : Philippe Maeder

Scénographie : Lucie Meyer, assistée de Charlotte Nicolas

Construction du décor : Ateliers du Lignon – Claire Maillet (responsable des ADT), Aurélie Jousson (collaboratrice administrative), Joël Bellardi (serrurier-constructeur), Grégory Benjamin, Benoît Vouillamoz, Jérémy Hanser, Hugo Pinto Paulo (menuisiers-constructeurs), Théo Covas (apprenti menuisier) et Andrea De Maio (stagiaire polydesigner)

Consultant technique : Jean-Claude Blaser

Costumes : Valentine Savary, assistée d’Anna Pacchiani et Samantha Landagrin

Directeur du chant: Dominique Tille

Administration: France Jaton

https://grutli.ch/spectacle/henry-iv

Photos : © Bartek Sozanski

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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