Héritage drôle et tendre au Théâtricul
Sur le plateau du Théâtricul, Joséphine Thurre rend un hommage surprenant à son grand-père, le journaliste Pascal Thurre. Dans l’étonnant À travers tes mots, elle interroge la transmission et ce qui reste de nos ancêtres en nous et dans notre quotidien.
À peine sommes-nous entré-es dans la salle que Joséphine nous rejoint pour nous faire part des deux rêves de sa vie. Si le premier, impliquant son amoureux d’enfance, ne pourra pas se faire, nous pouvons l’aider à réaliser le second. Alors, quand elle entre au son de la musique créée par Jérémie Nicolet, c’est une foule en délire qui l’acclame ! Nous sommes bien loin du spectacle hommage touchant et émouvant auquel on s’attendait. Et pourtant… touchante, Joséphine Thurre l’est bel et bien, lorsqu’elle parle de son grand-père Pascal, connu notamment pour être le propriétaire de la vigne à Farinet, la plus petite au monde ; et de sa grand-mère Maria-Karla. Deux personnages hauts en couleurs, qui ont marqué son enfance et l’histoire de sa famille. À travers lettres, souvenirs et autres objets récupérés chez ses grands-parents, Joséphine entreprend de nous raconter son histoire familiale, telle qu’elle l’a ressentie et vécue. On y retrouve d’ailleurs toutes ses facettes d’artiste : de l’humour, de la tendresse, mais aussi des chansons et de nombreuses surprises.
Un spectacle complet
On pourrait, de prime abord, penser qu’À travers tes mots cherche son ton et le bon angle : on alterne ainsi entre de l’humour proche du stand-up, des récits familiaux plus émouvants, des chansons originales, et des ruptures de rythme inattendues ! On pense ainsi à ces moments où elle commence à lire des lettres écrites par ses grands-parents, qu’elle a retrouvées… avant de stopper la lecture d’un coup, sans avertissement, nous enjoignant à venir les consulter à la fin du spectacle, si le cœur nous en dit. Joséphine Thurre surprend ainsi avec son franc-parler, qu’elle applique à son histoire familiale. On apprécie cette dimension apparemment spontanée – on sait bien que tout est écrit en réalité – qui apporte une certaine fraîcheur au propos.

Il faut dire qu’en voyant l’affiche, le titre et le résumé du spectacle, on s’attend à un hommage plus classique, où chaque souvenir tend à mettre en avant les qualités du défunt. Ici, il n’en est rien. Joséphine Thurre raconte les choses telles qu’elle les a perçues et les ressent. Elle n’hésite donc pas à partager avec nous le conte préféré de son grand-père, qui risque davantage de causer des cauchemars que de doux rêves aux enfants qui l’entendent. Même les objets qu’elle a récupérés pour l’occasion, comme cette poupée emballée dans un tissu, à l’intérieur d’un cadre, a de quoi surprendre. Pourquoi l’avoir gardée ? Encore une fois, Joséphine Thurre nous surprend, en revenant à une dimension plus solennelle, dans une volonté de comprendre le rôle de cet objet : ayant appartenu à sa grand-mère, c’est davantage pour sa dimension d’héritage et la volonté de le conserver comme un hommage que cet objet existe encore.
Convoquer les morts
Au-delà des différentes dimensions artistiques de ce spectacle, Joséphine Thurre nous emmène également dans d’étranges rites : puisque ce spectacle s’adresse à ses grands-parents et qu’ils ne l’ont jamais vue jouer, pourquoi ne pas faire venir leur fantôme pour y assister ? Si on peut prendre cette question au sens littéral – mais on ne vous dira pas comment – c’est aussi et surtout la dimension symbolique qui retient notre attention. En début de représentation, on aperçoit des vieilles chaises en fond de plateau, ainsi que quelques cartons répartis çà et là, dans lesquels, on l’imagine aisément, se trouvent des objets marquants. Petit à petit, durant la pièce, les cartons se vident et les chaises se remplissent : des photos et autres souvenirs s’empilent dessus, comme pour redonner vie aux grands-parents de Joséphine. Le tout est agrémenté d’enregistrements sonores, de musique, et d’un magnifique jeu de lumières imaginé par Naomi Meyer.

Il est au final difficile de décrire et de qualifier précisément le spectacle de Joséphine Thurre. Mais c’est peut-être ce qui fait sa force : voici un spectacle unique, qui détonne dans le paysage théâtral. On y apprend beaucoup sur son histoire familiale, bien sûr, mais aussi sur la façon dont elle la perçoit, dont elle imagine elle-même la manière qu’elle aura de transmettre son souvenir à sa descendance. Dans ce qu’elle raconte, on retrouve des réflexions autour de sa famille – et notamment le fait que certains prénoms se répètent souvent – mais avec l’œil d’une jeune adulte en 2026. On oscille ainsi entre admiration, questionnement et esprit critique. Il y a de la tendresse, agrémentée d’un humour qui lui est propre, pour un spectacle à la fois touchant et lumineux, comme la personnalité de cette jeune comédienne qui a tout pour percer.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
À travers tes mots, de Joséphine Thurre, du 2 au 11 octobre 2026 au Théâtricul.
Co-mise en scène : Joséphine Thurre et Aline Bonvin
Avec Joséphine Thurre
https://theatricul.net/a-travers-tes-mots-2/
Photos : ©Julien Mudry (photos 1 et 2) et ©Pierre Daendliker (photo 3)
