Lettre pour une Ménagerie de verre
Du 25 septembre au 18 octobre, le Théâtre de Carouge se transforme en Ménagerie de verre. Lucides et poétiques, les mots de Tennessee Williams se mêlent à la mise en scène de Jean Liermier qui, pour sa dernière pièce en tant que directeur du Théâtre de Carouge, choisit d’explorer les voies tournantes de la mémoire. À voir sans hésiter.
Cher Théâtre de Carouge,
(Et cher Jean Liermier, aussi),
Je te fréquente depuis plusieurs années maintenant.
Parfois très assidûment… parfois de loin en loin. Sur tes scènes, avant ou après ta rénovation, j’ai vu des pièces variées, surprenantes, tragiques, poétiques, amusantes, oniriques… Certaines ont compté parmi les spectacles qui m’ont le plus (em)portée : La Tempête ou la voix du vent en 2025 (mis en scène par Omar Porras) ; L’Usage du monde en 2023 (Catherine Schaub) ; Cyrano de Bergerac en 2020 (mis en scène par ton directeur, Jean Liermier) – sans oublier deux OVNI qui m’ont fait rire aux éclats : Phèdre ! (2023), leçon magistrale où François Gremaud dépoussiérait Racine ; et Les Gros patinent bien (2025), conte invraisemblable où le recyclage du carton prenait tout son sens…
Je te fréquente depuis plusieurs années et, chaque fois que je viens m’asseoir dans un de tes fauteuils, un petit mot m’attend. Quelques lignes d’une écriture aussi soignée qu’enthousiaste, pour me souhaiter la bienvenue chez toi. Cette lettre, elle est signée à chaque fois par ton directeur, Jean Liermier – et à chaque fois, elle me touche profondément.
Alors moi aussi, j’ai voulu t’écrire une lettre, à toi et, surtout, à ton directeur qui quittera bientôt son poste.
Cette lettre ne ressemblera pas à une critique de théâtre ; elle en empruntera parfois les codes mais prendra surtout le chemin de la mémoire, « toute en demi-teinte, sentimentale, non réaliste[1] ». La mémoire du spectacle que j’ai vu en tes murs, le mercredi 7 octobre 2026 : La Ménagerie de verre, pièce qui, en 1944, a apporté le succès à Tennessee Williams, et que Jean Liermier a aujourd’hui mise en scène.

La licorne et les chevaux
Tout commence avec un mot, « Oui », énoncé par Tom Wingfield (David Gobet), qui nous fait basculer dans l’histoire. Tom, c’est le narrateur de l’histoire… autant qu’un de ses personnages.
L’appartement où ses mots nous emmènent est celui de sa mère, Amanda (Clotilde Mollet), qui a élevé seule ses enfants après l’abandon de son mari – un homme dont la photo et le souvenir hantent la pièce. Se rappelant avec nostalgie sa jeunesse dans les plantations du Sud, Amanda oscille entre lucidité dépouillée et aveuglement tragi-comique. Clotilde Mollet lui confère une gestuelle presque exagérée, à la hauteur d’un caractère qui veut à tout prix maintenir les apparences, et une diction presque scandée, comme celle que l’on adopte pour raisonner les tout-es-petit-es. Touchante lorsqu’elle observe la lune, agaçante lorsqu’elle s’entête, elle veut donner à ses enfants ce qu’il y a de mieux (sécurité financière, emploi, mariage, etc.), sans voir que leurs ambitions ne sont pas les siennes. À cela s’ajoute un problème de taille : nous sommes autour de 1930, le Krach de 29 n’est pas si loin, la Grande Dépression chamboule tout, la Seconde Guerre mondiale frappe presque à la porte de l’Amérique – ce qui n’arrange rien.
Tom, le fils d’Amanda, fonctionne comme un double de Tennessee Williams. On retrouve chez eux la même constellation familiale problématique, la même volonté d’échapper à une vie qui enferme. Employé dans une usine de chaussures le jour, Tom écrit des poèmes la nuit. Il rêve d’aventure, s’étourdit au cinéma. Avec sa silhouette dégingandée, sa veste de toile grossière, ses gestes entre dureté et maniérisme, David Gobet jongle habilement entre la révolte et l’idéalisme qui habitent son personnage – sans jamais qu’on parvienne à saisir de quel côté il penche le plus. Explosif dans ses scènes de colère contre Amanda, Tom devient comique quand il rentre ivre d’une soirée arrosée, attendrissant lorsque l’alcool laisse entrevoir ses rêves. Sans surjeu, David Gobet lui insuffle la profondeur d’un réel dont on ressent tout le tragique lors des derniers mots de la pièce, lorsque la lumière déserte le plateau :
« Je cherche une cigarette, je traverse la rue, je m’engouffre dans un cinéma ou dans un bar, je m’offre un coup à boire, j’échange quelques mots avec le premier étranger venu – tout ce qui peut éteindre ton souvenir en moi. […] car pour l’heure, le monde est traversé d’éclairs ! Éteins tes bougies, Laura – et donc adieu[2]. »
Rêveuse et discrète, Laura (Aurélia Thierrée) est la sœur de Tom. Comme lui, elle fonctionne comme un double : celui de Rose, la sœur de Williams, internée pour schizophrénie. Laura, elle, est née avec une jambe plus courte que l’autre – une caractéristique qu’Aurélia Thierrée suggère avec finesse, en se tenant toujours sur une pointe de pied. Laura ne colle pas avec les ambitions qu’Amanda poursuit pour elle en la poussant dans le monde professionnel ou en lui cherchant un « galant » pour lui assurer un bon mariage. Il y en aura bien un, de galant : l’énergique Jim O’Connor, auquel Cyprien Colombo confère une estime de soi aussi charmante qu’agaçante, laquelle n’est pas sans rappeler un certain type de mansplaining faussement bienveillant… Jim aime parler (et s’entendre parler), observer les autres (parce que, paraît-il, il sait bien les cerner (même sans les laisser en placer une !)), donner des conseils (qui enfoncent souvent des portes ouvertes). Pourtant, Jim sera touché par la singularité de Laura, si éloignée de lui. Il se rendra vite compte de ce que Tom sait déjà – de ce qu’Amanda refuse de voir : Laura préfère fuir le monde pour se réfugier dans un endroit aussi tangible pour elle que la réalité – sa ménagerie de verre, une collection de minuscules et fragiles animaux translucides. Pour habiter ce personnage fasciné par le verre, Aurélia Thierrée construit un jeu qui évoque la fragilité d’un oiseau, la même que possède une mésange à longue queue perchée sur une branche par un matin d’hiver. Elle regarde la lune et son sourire est celui d’une enfant ; elle regarde Tom ivre et son rire est celui d’une mère ; elle regarde Jim et c’est une jeune fille amoureuse. On dirait qu’elle se difracte, comme la lumière à travers le verre… une impression qui culmine lorsque la ménagerie, comme un rêve tombé du ciel, descend du plafond pour illuminer le plateau d’éclats oniriques – à la manière d’une arche sortie d’un conte de fées.
Laura est une licorne – unique – merveilleuse – magnifique – parmi des chevaux.

Mémoire tournante en clair-obscur
Sous la plume de Tennessee Williams, La Ménagerie de verre emprunte les voies de la mémoire grâce à la voix de Tom. À la fois dans et hors de la pièce, ce dernier superpose les épisodes qu’il narre et joue tour à tour ; il les fond dans des enchaînements en clair-obscur où ressentir devient plus important que comprendre. Traversant sans cesse le quatrième mur qui sépare le passé du présent, Tom évoque pour nous le contexte historique, social et économique de ces années 1930 ; il dresse les portraits de ces êtres qu’il a autant aimé que détestés. Réalistes, les portraits ? Sans doute pas car, comme la pièce le dévoile peu à peu, voilà longtemps que Tom a quitté sa famille… et que sa mémoire, seule, en conserve le souvenir. L’enjeu, dès lors, est moins dans la séparation entre réalité et imaginaire que dans la manière où les deux s’imbriquent.
C’est là, cher Théâtre de Carouge, qu’intervient la magie de la mise en scène – celle qui sait te transformer en lieu de tous les possibles.
Car pour explorer cette mémoire, Jean Liermier respecte les indications (très précises) laissées par Tennessee Williams dans son texte… tout en y apportant sa patte. L’appartement des Wingfield apparaît ainsi d’un réalisme sans caricature. Choix des matières et des formes de meubles pour coller à l’époque : on dirait presque un décor de comédie musicale, genre Westside Story, mais avant le clinquant hollywoodien. En parallèle, le découpage de l’espace joue avec la profondeur, comme pour mieux suggérer les différentes strates de la mémoire. Séparée du plateau par un rideau tantôt opaque, tantôt transparent, l’avant-scène forme l’espace où Tom prend la parole longtemps après les événements relatés. Puis, lorsque ce rideau se lève, la mémoire quitte le passé pour devenir présente. L’appartement se dévoile, entre alcôves et recoins – autant de refuges pour la timidité de Laura ou d’échappatoires pour les envies d’évasion de Tom.
À cette structuration déjà présente dans les didascalies originales de Williams, Jean Liermier ajoute un élément supplémentaire – qui confère à La Ménagerie de verre une poésie mémorielle presque magique : un décor qui tourne. Chaque pièce de l’appartement (cuisine-salle à manger, salon, chambre, pallier avec escaliers à incendie) constitue en effet le quart de cercle d’un plateau rond et tournant, où les personnages évoluent en traversant des portes. Soutenu par la voix plaintive d’un violon (car, écrit l’auteur, « Dans la mémoire, tout semble se passer en musique[3] »), le procédé rappelle celui d’un carrousel (pour reprend le livret de salle)… ou plutôt, d’une boîte à musiques qu’on remonte pour en regarder tourbillonner les personnages. Le temps indistinct du souvenir est là, dans cet enchaînement énigmatique du décor qui tourne – dans cette surprise que l’on ressent la première fois qu’on se rend compte qu’il tourne.

Cher Théâtre de Carouge, cher Jean Liermier,
Il y aurait encore tant à dire sur cette Ménagerie de verre ! Malheureusement, le temps de l’écriture (comme celui d’une pièce de théâtre) est compté – me voici obligée de conclure.
Juste un mot, donc, pour vous dire merci.
Moi qui, enfant, ai aussi collectionné les animaux de verre (en provenance de verriers de Murano) ; moi qui trouve souvent que le monde extérieur est bien moins passionnant que la ménagerie imaginaire que je construis dans ma propre tête, je conserverai longtemps dans ma mémoire les mots, les images, la magie que vous avez fait vivre sur scène.
Et pour finir, cher Théâtre de Carouge, je me réjouis de continuer de vivre de nouvelles et palpitantes aventures théâtrales à tes côtés.
Bien à toi,
Magali
Infos pratiques :
La Ménagerie de verre, de Tennessee Williams, traduction Isabelle Famchon, au Théâtre de Carouge, Grande Salle, du 25 septembre au 18 octobre 2026.
Mise en scène : Jean Liermier.
Avec Cyprien Colombo, David Gobet, Clotilde Mollet et Aurélia Thierrée.
Scénographie : Christophe de la Harpe
Lumières : Jean-Philippe Roy
Univers sonore : Jean Faravel
https://theatredecarouge.ch/spectacle/la-menagerie-de-verre/
Photos : ©Carole Parodi
[1] Tennessee Williams, La Ménagerie de verre (trad. Isabelle Famchon), 2024, coll. des quatre-vents, L’avant-scène théâtre, [1945 ] 2024, p. 15.
[2] Ibid., p. 114-115.
[3] Id.
