Les réverbères : arts vivants

« La Table d’amour », les détours d’un désir de monde

Sur une île grecque, Manon Krüttli part à la recherche d’un rituel de réconciliation. Mais dans La Table d’amour, le réel se dérobe, les certitudes vacillent et l’enquête devient une exploration des vies possibles, de leurs absences. Et de notre besoin de croire à une communauté humaine.

La Table d’amour fait voyager le théâtre entre documentaire, autofiction et méditation poétique. Une traversée généreuse, parfois dense, dont les plus beaux moments surgissent lorsque la scène accepte de ne pas tout expliquer. La représentation s’ouvre par un inventaire.

Dans le noir, une voix off égrène les goûts, les habitudes, les petites manies et les contradictions de Manon Krüttli ou de son personnage autofictionnel. Les artichauts, les madeleines, le jus de betterave, les pieds jugés trop grands, les nuages regardés depuis la plage.

Un autoportrait en miettes, tendre et légèrement moqueur, qui tient davantage du carnet intime que d’une présentation de personnage. Au milieu de ces détails surgit pourtant une étrange alternative : « Parfois, Manon n’a pas d’enfant. Parfois, elle a un fils. » Quelques mots suffisent pour troubler le pacte autobiographique.

Carnet intime fragmenté

Qui parle ? De quelle existence s’agit-il ? Celle que l’on mène ou celle que l’on aurait pu connaître ? Ce déplacement discret annonce le mouvement de la création conçue par Manon Krüttli et Jonas Bühler, avec un texte signé par la première et l’écrivain français Guillaume Poix.

Une aventure dont le point de départ pourrait tenir dans un reportage de voyage et qui finit par s’aventurer sur un territoire autrement difficile à cartographier : celui des désirs, des manques et des possibilités inaccomplies. Au plateau, Manon Krüttli, journal de voyage en mains partage cette traversée avec la comédienne accomplie Jeanne De Mont qui ne manque pas d’afficher une moue dubitative à certaines lignes lues de ce carnet de soi.

La scénographie et les lumières de Jonas Bühler évitent la reconstitution pittoresque. Neuf volumes oblongs composent un espace dépouillé, tandis que les éclairages en modifient la perception. Pas de paysage méditerranéen reproduit avec application. Pas même cette fameuse table qui donne son titre à la pièce. Ce refus de l’illustration est l’un des choix les plus judicieux du spectacle : l’île existe surtout dans la parole, les souvenirs, les déplacements de l’imagination.

 

 

L’île des promesses

L’histoire commence en 2022. Partie pour la première fois sur l’île de Tinos, dans les Cyclades, Manon Krüttli découvre un territoire auquel elle éprouve immédiatement un attachement presque inexplicable. Un paysage aride, la mer Égée, un jardin de citronniers, une impression de calme. Le hasard, auquel la création accorde une place considérable, a lui-même présidé au choix de la destination : un doigt posé sur une carte.

Quelques jours avant de partir, elle se casse le pied. Elle voyagera malgré tout. Cette mésaventure devient l’un des motifs récurrents d’un récit où les accidents minuscules, les rencontres fortuites et les coïncidences semblent se répondre à distance. Un jour, un guide touristique lui révèle l’existence, dans le village de Ktikados, d’une coutume au nom irrésistible : la Table d’amour.

Enquête déceptive

Chaque lundi de Pâques, orthodoxes et catholiques s’y retrouvent autour d’un repas commun. Selon la présentation initiale de cette tradition, les familles cuisineraient pour leurs anciens adversaires et partageraient la nourriture afin de dépasser les conflits de l’année. Un geste d’une simplicité désarmante : s’asseoir ensemble, manger, se parler, peut-être pardonner.

Dans une époque où les appartenances identitaires se durcissent et où le dialogue paraît souvent impossible, comment ne pas être saisi par une telle promesse ? Grâce à une bourse du canton de Berne, Manon Krüttli revient sur l’île en 2024 pour en comprendre les ressorts. Elle veut rencontrer les habitant-es, observer la cérémonie, interroger les participants et recueillir des témoignages. Le projet possède tous les attributs d’une enquête documentaire. Il en connaîtra surtout les déconvenues.

Reconstitution tv

Dès les premiers jours, le réel commence à se jouer des attentes de la voyageuse. Un homme rencontré sur le port lui propose de la mettre en relation avec un responsable du village. La coïncidence paraît presque trop parfaite. Plus savoureuse encore, cette séquence au cours de laquelle elle participe à une reconstitution de la cérémonie destinée à la télévision. Les corps sont déplacés, les participants invités à se rapprocher, les gestes recommencés pour obtenir une image plus convaincante.

On fabrique sous ses yeux le rituel qu’elle était venue observer. Cette situation, dont le potentiel comique affleure dans le récit, contient une véritable question de théâtre : que voyons-nous lorsqu’une réalité se transforme en représentation ? Et que devient la vérité d’un geste lorsqu’une caméra, un regard extérieur ou une attente esthétique lui assignent une signification ?

La pièce touche ici à quelque chose de particulièrement juste. Manon Krüttli ne dissimule pas les limites de sa position d’enquêtrice occidentale venue chercher, dans une communauté étrangère, les signes d’une harmonie perdue. Son regard n’est jamais neutre. Il sélectionne, idéalise, interprète. Les personnes rencontrées ne correspondent pas nécessairement à l’image qu’elle s’était construite d’elles, pas davantage que leurs pratiques ne livrent une signification unique.

Voix du voyage

Cette déroute documentaire fournit à la dramaturgie son principe de construction. Manon Krüttli et Guillaume Poix ont composé une écriture faite de carnets, d’épisodes narratifs, de témoignages, de dialogues, de réflexions et de développements plus ouvertement fictionnels. Les fragments se croisent, se prolongent, s’interrompent. On reconnaît ici une préoccupation ancienne du théâtre de Manon Krüttli : comment raconter une existence sans l’enfermer dans une seule version, une seule voix, une vérité définitive ?

La présence de Jeanne De Mont donne une forme particulièrement intéressante à cette question. Face à Manon Krüttli, qui apporte à la représentation la singularité d’une artiste racontant sa propre expérience sans revendiquer la maîtrise technique d’une comédienne de métier, elle déploie une autre puissance de parole. Son interprétation accueille les variations de rythme, les détours d’une pensée qui se cherche, les longues phrases dont le mouvement semble parfois dépasser celui qui les prononce. Les souvenirs changent de bouche ; le « je » cesse d’appartenir exclusivement à celle qui a voyagé. L’autre interprète devient une possibilité d’elle-même, une figure qui accompagne, déplace et parfois contredit le récit autobiographique.

Disposition d’accueil

De quoi parle-t-on, au fond, lorsque l’on prononce ce mot d’amour ? L’un des déplacements les plus stimulants du spectacle naît des conversations avec Marielle Macé. L’historienne de la littérature et essayiste française permet d’interroger la notion grecque d’agapê, une forme d’affection et de sollicitude qui ne se confond pas avec le désir amoureux. Il ne s’agit plus d’une passion dirigée vers un être singulier, mais d’une disposition à accueillir les autres, à leur faire place.

Cette nuance transforme progressivement le sens du titre. La Table d’amour ne désignerait pas tant une cérémonie miraculeuse de réconciliation qu’une manière de vivre ensemble, fragile, quotidienne, dépourvue de garantie. La communauté se constitue peut-être moins dans de grandes déclarations que dans des habitudes partagées, des gestes accomplis sans discours, la préparation d’un repas ou le simple fait de demeurer à proximité.

Les figures de Sally Mann et d’autres photographes américaines traversent cette constellation de références. Les images deviennent les indices d’existences auxquelles nous cherchons désespérément à donner une continuité. Le passé laisse des traces, mais celles-ci n’en restituent jamais l’intégralité. Une photographie atteste une présence tout en révélant la distance qui nous en sépare, une intuition que l’écrivain humaniste et critique d’art anglais John Berger n’a cessé d’explorer (Manières de voir, Comprendre une photographie…)

Forme voyageuse

La littérature du voyage offre également un horizon de lecture. On pourrait penser à Nicolas Bouvier, notamment au Poisson-scorpion, lorsque le déplacement géographique cesse d’être une succession de découvertes pour devenir une épreuve de soi. Mais là où l’écrivain suisse fait éprouver les transformations du voyage à travers une prose d’une extrême précision sensorielle, Manon Krüttli introduit le trouble de la fiction et la confrontation des voix.

Elle rejoint davantage une interrogation sur ce que les lieux font à notre manière de regarder et d’habiter le monde. Comme le fait si bien l’écrivain voyageur et essayiste français dans son Café Néon et autres îles. Chemin grec. Soit une forme de littérature voyageuse attentive à l’infime, consciente de la fragilité des lieux, soucieuse moins de posséder le monde par les mots que de préserver ce qui, en lui, échappe à toute description. Tinos demeure à cet égard moins une destination touristique qu’un espace de projection : ses paysages, ses habitants, ses coutumes ont révélé à l’artiste les attentes qu’elle y avait déposées.

Plongée dans le bleu

La fin de la pièce revient à une expérience plus élémentaire. Lors d’un séjour ultérieur, une célébration autour de la petite chapelle d’Agia Marina donne lieu à un rassemblement où l’on partage nourriture, boissons, conversations et danses. Ce qui s’était dérobé à l’observation méthodique apparaît presque incidemment, dans la simplicité d’un événement vécu. Plus besoin de forcer le rite à délivrer son message. Plus besoin, peut-être, de traduire immédiatement toute expérience en explication. Le texte s’ouvre alors vers l’image d’une plongée dans le bleu, comme si l’eau pouvait accueillir provisoirement les questions auxquelles aucune enquête ne parviendra à répondre.

La pièce est prolongée par l’ouvrage La Table d’Amour combinant le matériau textuel du tandem Krüttli-Poix, les photos notamment de sites et des images de broderie. Cette publication évoque de loin en loin certains dispositifs éditoriaux de la Française Sophie Calle jouant des rapprochements, des décalages et des silences entre mots et images. À travers récits intimes, enquêtes et fragments autobiographiques, l’artiste plasticienne, photographe, femme de lettres et cinéaste brouille les frontières entre document et fiction, présence et absence, réalité vécue et mise en scène de soi.

Le spectacle, lui, possède une qualité moins fréquente qu’il n’y paraît : il ne cherche pas à sauver coûte que coûte la belle idée qui lui a donné naissance. Son enquête consent à l’échec, son récit se laisse traverser par le doute, son autobiographie s’ouvre à des vies imaginaires.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

La Table d’amour de Manon Krüttli & Guillaume Poix, du 2 au 11 octobre 2026 à la Maison Saint Gervais Genève.

Conception : Manon Krüttli & Jonas Bühler

Avec Jeanne De Mont & Manon Krüttli

https://saintgervais.ch/spectacle/la-table-damour/

Photos : ©Dorothée Thébert (photos 1 à 5), ©Matthieu Croizier (photo 6)

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *