« Ni Dieu, ni maître, ni mari »
Le credo des 10 petites anarchistes résonne fort au Théâtre du Loup. Malgré le titre, elles n’ont rien de « petites ». Bien au contraire, la compagnie La Fabrique Infinie donne vie à l’histoire de ces Jurassiennes inspirantes, parties en Patagonie pour y fonder une société anarchiste et pleine d’espoir.
Saint-Imier, fin XIXe. Alors que la région vit désormais au rythme de l’entreprise Longines, une dizaine de femmes s’insurge contre l’inégalité salariale, et l’impossibilité pour elles d’atteindre certaines fonctions. Alors, discrètement, elles mettent de l’argent de côté. Deux d’entre elles ouvrent la voie et partent vers l’Amérique du Sud, à la recherche d’un monde meilleur. Si leur entreprise ne sera pas couronnée du succès escompté, elles donnent toutefois l’élan aux autres pour suivre leurs traces, peu de temps plus tard. La promesse est belle : à Punta Arenas, on leur offrirait 30 hectares de terre. Une fois sur place, il faut déchanter : s’il n’y pas d’homme, pas de terre. Pourtant, petit à petit, à force d’abnégation et de luttes, elles parviendront à leurs fins, ouvrant même une échoppe de réparation de montres, mettant leur savoir-faire à contribution. Leur épopée se poursuivra jusqu’à Buenos Aires, entre boulangerie, horlogerie et engagement politique parfois extrême. Mais il le fallait bien, pour inspirer toute une génération. Car, comme le disent si bien Fanny Brunet et Carole Schafroth, en ouverture de la pièce, et dans l’interview qu’elles nous avaient accordée : « Si, quand on était petites, on avait aussi eu des récits comme celui-ci, ça aurait été génial. »
Des objets pour raconter
Plutôt que d’incarner ces dix femmes, Fanny Brunet et Carole Schafroth, accompagnées au plateau de Claire Forxlaz (jeu), Lili Dias (jeu et vidéo) et Adrien Koumrouyan (jeu et musique), choisissent de narrer cette histoire en passant par les objets. Ce qu’on retient, évidemment, ce sont d’abord ces dix oignons. Non pas le légume, mais bien les montres à gousset de la marque Longines, dont chacune représente l’une de ces dix femmes. Tragiquement, mais aussi poétiquement et symboliquement, elles seront détachées des crochets, au fur et à mesure des disparitions des protagonistes. Le théâtre d’objets permet ainsi de raconter sans incarner, et de passer par différents éléments pour illustrer le propos. On est alors davantage dans l’écoute d’un récit qu’on nous raconte que dans une manière plus classique de mettre en scène du théâtre.

La grande force du théâtre d’objets réside dès lors dans sa dimension symbolique. On notera notamment la magnifique scène de la sépulture de l’une des anarchistes, mortes en couches avec son enfant durant la traversée en bateau. L’utilisation de la caméra nous embarque sur les flots, alors qu’un simple tissu bleu et des morceaux de chiffon sont utilisés pour illustrer ce moment. En contraste à ces moments magnifiques – il y en aurait d’autres à citer, mais mieux vaut le voir de ses propres yeux. En choisissant de disposer les éléments sur différentes tables à roulettes, qui habillent rapidement le plateau nu du Loup, la Fabrique Infinie apporte un certain dynamisme à sa narration. Toutefois, le dispositif a ses limites : en jouant certaines scènes de manière décentrée – c’est-à-dire pas au centre du plateau – on perd parfois une partie du public qui, se trouvant à l’opposé, peut se sentir exclue du propos et perdre le fil.
Des modèles pour les plus jeunes
Au-delà de cela, on retient de ce spectacle le propos de fond, à savoir celui de ces dix femmes qui ont traversé l’Atlantique pour entreprendre leur rêve. Une histoire particulièrement inspirante, et surtout méconnue, même pour celles qui, comme Carole Schafroth, ont grandi à Saint-Imier. Alors certes, on nous le dit d’emblée : il y a du vrai et du faux dans ce récit. Quant à savoir quoi, à chacun-e d’interpréter les choses… Mais on apprécie particulièrement l’élan qu’elles insufflent, d’abord féministe, en voulant l’égalité salariale, de traitement et d’accès aux postes à responsabilité. On passera sur la manière dont les choses ont évolué, ou non, jusqu’à aujourd’hui. Et puis, il y a aussi cet élan révolutionnaire, cette envie de changer les choses, de s’insurger contre un régime en place qui ne convient pas, contre un capitaine de police qui fait sa loi et est, littéralement, représenté par un gros porc. A-t-on besoin d’en dire plus ?

Dans cette adaptation du roman de Daniel De Roulet, on apprécie enfin cette dimension métaréflexive, ou métathéâtrale : on ne sait trop comment la nommer en réalité. Tout au long de la pièce, le propos est agrémenté de discussions plus personnelles, de réflexions amenées par le texte aux comédiennes, pour un public plus large. Elles mettent ainsi en avant certains idéaux, auxquels elles adhèrent ou non, totalement ou en partie. On ne sait pourtant jamais ce qu’elles pensent vraiment, si elles cautionnent ou sont en accord à 100%. L’essentiel est ailleurs : tenter d’instiguer un élan, une envie de se révolter pour ce à quoi on croit et contre ce qui nous dérange. Il n’y a pas de véritable parti pris, le texte parlant de lui-même. L’avantage d’avoir dix personnages est aussi de pouvoir confronter les points de vue, de les nuancer ou, au contraire, d’en appuyer certains. Ainsi, chacun-e devrait y trouver son compte. Et si, comme on le dit d’emblée, « dans cette histoire, les hommes ont le mauvais rôle », c’est aussi un reflet de notre société. Car, historiquement, c’est bien le cas : les rôles d’oppresseurs, de tyrans, de despotes, d’agresseurs – cette liste pourrait être complétée à l’envi – sont toujours portés par des hommes. Or, ces femmes qui luttent, de toutes leurs forces et par différents moyens, ce sont elles qui forment l’exemple à suivre. Car, comme le dit la lettre finale lue par Fanny Brunet, « ces anarchistes n’ont rien de petites, elles sont immenses, gigantesques, énormes », comme leur rêve et leur idéal, qui devrait en inspirer plus d’une.
Fabien Imhof

Infos pratiques :
10 petites anarchistes, d’après le roman de Daniel De Roulet, par la Cie La Fabrique Infinie, du 6 au 18 octobre 2026 au Théâtre du Loup.
Adaptation et conception : Fanny Brunet et Carole Schafroth
Avec Fanny Brunet, Lili Dias, Claire Forclaz, Adrien Koumrouyan, Carole Schafroth
Collaboration artistique : Léo Vuille
Accompagnement dramaturgique : Jérôme Richer
Musique : Adrien Koumrouyan
Construction et objets : Johan Katz
Scénographie : Khaled Khouri
Dispositif Vidéo : Lili Dias
Création Lumières : Charlotte Curchod et Laurent Schaer
Costumes : Irène Schlatter
Administration : Prodaction – Lino Eden et Guiti Tabrizian
https://theatreduloup.ch/spectacle/10-petites-anarchistes/
Photos : ©Dorothée Thébert
