Faire corps, ensemble, comme les 10 petites anarchistes
Avec 10 petites anarchistes, Fanny Brunet, Carole Schafroth et leur équipe adaptent sur scène une œuvre qui parle de féminisme, de lutte des classes, mais aussi et surtout d’une volonté de faire corps, ensemble. Une pensée qu’elles appliquent également dans leur pratique. Nous les avons rencontrées, alors que tout est encore en train de se mettre en place avant la première du 6 octobre prochain.
La Pépinière : Fanny et Carole, bonjour, et merci de nous recevoir à l’issue d’une grosse journée de travail ! Dans ce spectacle, vous racontez l’histoire de dix femmes qui décident de quitter leur Jura natal pour aller fonder une société anarchiste, égalitaire et solidaire en Patagonie. Cela se passe en 1873 : pourquoi raconter une histoire qui parle de cela, aujourd’hui ; qu’est-ce qui résonne encore à notre époque ?
Carole Schafroth : Tellement de choses ! Déjà, on est loin d’être dans une société égalitaire et solidaire. C’est un récit, inspirant, de luttes qu’on peut mener aujourd’hui.
Fanny Brunet : Ce que je dirais, c’est que ce qui est très beau dans ce texte, c’est que c’est une histoire collective. Je suis persuadée qu’on est plus intelligent ensemble. Je crois profondément à l’intelligence collective. Et le fait que ce soit un groupe de femmes qui traversent le désespoir, mais qui retrouvent toujours le courage de continuer, je trouve que c’est extrêmement important comme modèle. Comme l’a dit Carole, c’est inspirant. Si, quand on était petites, on avait aussi eu des récits comme celui-ci, ça aurait été génial.
Carole Schafroth : Et c’est aussi la notion de la petite histoire dans la grande histoire, c’est-à-dire qu’on suit des femmes qui pourraient être nous aujourd’hui, des personnes qui pourraient être n’importe qui. C’est une époque passée, mais il ne faut pas oublier que dans la grande Histoire qu’on écrit dans les livres, il y a les gens qui ont vécu ces périodes, qui les ont faites. Et nous, on est en train de faire aujourd’hui.
La Pépinière : Pour raconter cette histoire, vous faites le choix du théâtre d’objet. Qu’est-ce que cela apporte pour vous d’avoir fait ce choix-là, plutôt que de jouer de manière plus classique, en interprétant les personnages au plateau ?
Fanny Brunet : Déjà, le théâtre d’objet, pour Carole comme pour moi, c’est un art qu’on aime beaucoup. On a toutes les deux une pratique de la marionnette, et ça fait partie de cet univers-là. Donc, là, il y avait quelque chose d’assez évident pour nous : raconter cette histoire, non pas en incarnant les personnages, mais en passant justement à travers les objets qui sont véhiculés dans tout le roman.
Carole Schafroth : Et qui ont une force d’évocation par eux-mêmes. Les objets racontent une partie de l’histoire, ils permettent d’ouvrir le récit.
Fanny Brunet : Ce que j’aime dans le théâtre d’objet, c’est que mettre un objet en présence de l’être humain, ça ouvre tout un imaginaire, toute une dimension poétique, qui laisse de la place au public. J’aime beaucoup le vivre en tant que spectatrice, et je trouve nécessaire de pouvoir le pratiquer aussi pour ce récit-là.
La Pépinière : C’est une histoire qui n’est « ni tout à fait vraie, ni tout à fait fausse », qui s’inspire de faits réels. C’est aussi, à mon sens, une dimension assez fondamentale du théâtre, de jouer entre le vrai et le faux. J’imagine donc que ce roman se prête bien à une adaptation à la scène ?
Fanny Brunet : Nous, on a aussi choisi d’être un collectif au plateau. Et le théâtre d’objet permet justement de créer une certaine distance dans la manière dont on raconte le récit. On n’a pas choisi de raconter cette histoire en incarnant les personnages, dans un récit qui serait fermé pour moi. Il y a bien sûr l’histoire qui se déroule, mais il y a aussi la manière dont elle se déroule entre nous, au plateau. Et c’est justement ça qui permet d’avoir différents niveaux de lecture.
Carole Schafroth : Et cette notion du vrai et du faux, on l’élargit : c’est-à-dire que ce roman porte déjà en lui-même le vrai et le faux, et nous, on apporte notre vrai et notre faux, nos vérités. Ce roman vient faire résonner chez moi, justement, une notion de vérité. Dans son point de départ, il parle d’événements historiques qui se passent à Saint-Imier. Moi je viens de Saint-Imier : je suis née et j’ai grandi là-bas. Quand j’ai lu la première fois ce roman, j’ai eu comme une énorme résonance du récit de ces femmes, qui vivent des événements politiques dont on ne m’a jamais parlé. Quand on vit dans un endroit, dans un petit endroit, c’est assez rare qu’on nous parle de l’histoire qui s’y est passée, parce que ce n’est justement pas celle qu’on écrit dans les livres. En lisant ce livre, j’ai découvert des événements de chez moi, des femmes qui sont comme moi parties de là-bas – pour un voyage beaucoup plus grand que le mien. Il y a eu une grande résonance dans ma chair.

La Pépinière : Une des premières phrases qui est mise en exergue parle de cette dimension de « ce qu’il en coûte de réinventer le monde », peut-être le bouleverser aussi. C’est important pour vous aussi de donner cet élan aujourd’hui, d’aborder ce genre de sujet ?
Fanny Brunet : Ah oui ! Depuis qu’on travaille sur ce projet, je me pose toujours la question : « mais qu’est-ce que je fais, moi, dans la vie ? » J’essaye de faire des choses, chaque jour, à mon niveau. Mais je me sens impuissante et en même temps, je me dis que je n’en fais pas assez, qu’elles, elles en font beaucoup plus que moi. Je suis tout le temps en dialogue avec ce qu’on raconte de ces 10 femmes et ma vie actuelle. Il y a plein de choses qui sont aussi très actuelles dans leur combat, et qu’on entend encore maintenant dans le vocabulaire féministe.
La Pépinière : Il y a des thématiques très fortes dans ce spectacle : féminisme, luttes sociales, l’idée de ce récit collectif, d’être ensemble, une forme aussi d’anarchisme…
Fanny Brunet : On s’est toujours posé la question de savoir quelles sont les traces de l’anarchie. En travaillant sur ce projet, j’en ai appris un peu plus, j’ai aussi mieux compris ce que c’était. Et je me rends compte que, dans nos milieux dits de gauche, il y a des traces d’anarchie un peu partout. Mais ce ne sont pas de grosses traces, très claires, très identifiables.
Carole Schafroth : Mais il y a aussi des acquis sociaux dont on oublie qu’ils sont dus à des gens qui ont lutté vraiment, dont les anarchistes, justement. Tous nos droits sociaux, on ne les aurait pas s’il n’y avait pas eu des gens qui luttaient.
La Pépinière : Comment on fait pour gérer toutes ces thématiques dans une histoire, une telle pièce ?
Carole Schafroth : Je pense que la réponse sera apportée par le public. Nous, on essaye d’englober cela, de vivre cela, d’être cela, toutes ces thématiques : d’en parler, de les vivre au plateau, de les évoquer par touches. Et je pense que la réelle réponse à cette question, elle sera faite par le public.
Fanny Brunet : On a fait des choix en fonction de ce qu’on avait envie de raconter et qui nous tenait à cœur, parce qu’il y a énormément de choses entre les faits historiques et tout ce qui est raconté.
La Pépinière : Vous parliez de cette volonté de collectif. Cela résonne beaucoup avec la philosophie de la direction du Théâtre du Loup, avec cette volonté de faire communauté, de vivre ensemble, de se demander, aussi comment on peut le faire. J’imagine que c’est aussi assez symbolique de jouer ici, avec cette optique ?
Fanny Brunet : Oui, et puis, dans le roman, il y a le métier d’horlogerie qui est très présent, mais ce qui revient et ce qu’on aime beaucoup, c’est que, pour faire une montre, il faut plusieurs personnes. Et pour faire un spectacle, c’est pareil : il faut plusieurs personnes avec des compétences différentes. Et justement, sur le plateau, on a tout cela : il y a une personne qui fait de la vidéo, une autre de la musique, et puis nous, qui jouons. En fait, tout le monde est ensemble pour raconter cette histoire.
Carole Schafroth : Et effectivement, le trio de direction s’est enthousiasmé pour ce projet. Quand on les entend parler de leur projet pour le théâtre, on comprend pourquoi : effectivement, il y a des valeurs qui se retrouvent, une volonté, dans notre manière de créer aussi, d’être le plus horizontales possible.
La Pépinière : Il y a donc beaucoup de monde au plateau, avec de la vidéo et de la musique en plus du jeu. C’est une volonté d’avoir ces différents éléments qui cohabitent ?
Carole Schafroth : Il y avait une nécessité et une volonté. C’est-à-dire qu’avec le théâtre d’objet, on peut travailler avec des objets qui sont vraiment miniatures. Dans une salle comme le Théâtre du Loup, pour donner à voir du miniature, l’agrandissement est nécessaire. Et maintenant, la vidéo, elle a pris une autre place que juste cet agrandissement : elle a un vrai langage, elle vient donner un point de vue aussi sur ce qui est raconté, donner une autre manière de voir les choses. Et puis la musique donne aussi la sensation d’être un vrai groupe pour raconter cette histoire. Être cinq au plateau, c’est quand même quelque chose aujourd’hui, dans notre société : on défend le fait d’avoir du monde sur scène et d’être ensemble sur le plateau. Ce projet, on le porte maintenant depuis un sacré bout de temps. C’est une histoire qui nous anime depuis trois ans, avec un groupe de gens qu’on a réuni autour de nous : on a eu la possibilité d’avoir une résidence au Théâtre Pitoeff, puis au Théâtre des Marionnettes de Genève, puis maintenant la création ici. C’est une réelle chance d’avoir cet espace-là, ces gens-là autour de nous depuis aussi longtemps, et d’arriver enfin à la réalisation de ce spectacle.
La Pépinière : C’est un très joli mot de la fin ! Merci pour ce moment partagé, et on se réjouit de découvrir l’histoire de ces 10 petites anarchistes.
Propos recueillis par Fabien Imhof
Infos pratiques :
10 petites anarchistes, d’après le roman de Daniel De Roulet, par la Cie La Fabrique Infinie, du 6 au 18 octobre 2026 au Théâtre du Loup.
Adaptation et conception : Fanny Brunet et Carole Schafroth
Avec Fanny Brunet, Lili Dias, Claire Forclaz, Adrien Koumrouyan, Carole Schafroth
Collaboration artistique : Léo Vuille
Accompagnement dramaturgique : Jérôme Richer
Musique : Adrien Koumrouyan
Construction et objets : Johan Katz
Scénographie : Khaled Khouri
Dispositif Vidéo : Lili Dias
Création Lumières : Charlotte Curchod et Laurent Schaer
Costumes : Irène Schlatter
Administration : Prodaction – Lino Eden et Guiti Tabrizian
https://theatreduloup.ch/spectacle/10-petites-anarchistes/
Photos : © Théâtre du Loup
