La Tempête de Frank Martin : quand l’opéra devient (presque) cinéma
Du 16 au 26 septembre, le Bâtiment des Forces Motrices se transformait en île pour le premier spectacle de la saison 26/27 du Grand Théâtre de Genève. Sous la direction de Thierry Fischer et dans une mise en scène de Netia Jones, les bourrasques de La Tempête de Shakespeare nous emportaient grâce à la musique de Frank Martin.
Avant La Tempête, je n’avais jamais rencontré Frank Martin (1890-1974). Pour moi, c’était le nom d’une salle de concert (la belle aula du Collège Calvin) ou celui du compositeur genevois souvent cité sur les ondes de Radio Swiss Classic, associé au nom du chef d’orchestre Thierry Fischer (tout aussi genevois). C’est d’ailleurs à ce dernier qu’on doit L’Odyssée Frank Martin, un projet qui remet le compositeur sur le devant de la scène depuis 2024, grâce à de nombreux concerts et enregistrements. Voilà ce que je connaissais de Frank Martin – mais je me trouvais bien en peine de pouvoir reconnaître ou citer l’une de ses compositions.
Des hublots…
Quand Frank Martin s’empare de La Tempête au début des années 1950, il est au sommet de sa carrière et le monde se reconstruit après la Seconde Guerre mondiale. L’heure est aux villes nouvelles autant qu’aux avancées scientifiques (on marchera sur la Lune quelques années plus tard). En mettant en scène son opéra, Netia Jones ajoute à ce contexte initial une dimension supplémentaire inspirée du lieu où La Tempête est aujourd’hui jouée : le Bâtiment des Forces Motrices, dont l’élégante présence industrielle remplace les dorures du Grand Théâtre de Genève pendant ses travaux de rénovation. Avec ses machineries qui accueillent le public sitôt les portes franchies, le BFM a tout d’un bateau, un cargo peut-être, posé sur le Rhône juste avant la tourmente. Mais c’est aussi un bâtiment qui a été construit dans les années 1880 pour produire de l’énergie électrique grâce à la force hydraulique du fleuve. Netia Jones ne l’oublie pas – tant dans sa mise en scène que dans les décors et costumes, qu’elle signe également.
Sur scène, pas de rideau rouge, mais un grand écran qui, du sol au plafond, arrête le regard. S’y trouvent percés trois hublots. Ils laissent entrevoir l’intérieur d’un bateau, tout en tuyaux, en écrans et en gouvernail : voilà le navire du roi de Naples (Nicolas Cavallier), qui fait voile depuis Tunis avec à son bord une brochette de nobles (le traître Sébastien (Edwin Crossley-Mercer), le douteux Adrien (Glen Cunningham) et le sage Gonzalo (Christian Immler)) – sans oublier Antonio (Léo Vermot-Desroches), le frère félon du magicien Prospéro (Stéphane Degout). Vengeur, ce dernier déchaîne une tempête gigantesque destinée à perdre le bateau. Tandis que s’élèvent les premières notes de l’intrigante ouverture instrumentale, nous sommes projeté-es dans l’orage à hauteur de victimes. Sur l’écran, des images vidéo montrent des corps qui nagent et coulent entre des ressacs transpercés de lumière. Subitement, la première scène nous ramène à l’intérieur du bateau, quelques minutes avant le naufrage : derrière les hublots, l’équipage se démène pour sauver le bâtiment. Courses-poursuites, cris de colère, prières… les mouvements sont confus, entrecoupés par les hublots qui cachent une partie de la scène – ce qui ajoute à la panique générale. Hélas, il est trop tard pour échapper à la mer.

… au labo
Après cette entrée en matière digne d’Hollywood, Netia Jones nous transporte sur l’île. Nous voici dans le repaire de Prospéro. L’endroit a tout d’un laboratoire – entre la station-météo (comme le rappelle le décor projeté en fond de scène, avec ses ciels, ses nuages et ses pylônes à haute tension) et l’antre du Dr Frankenstein (autre adepte des expériences à base d’électricité). Prospero lui-même a troqué la baguette magique pour des câbles et son manteau de magicien pour la blouse blanche d’un scientifique. Il règne sur cet espace où s’entassent caisses et tonneaux métalliques, surplombant l’intrigue lorsqu’il monte au sommet de sa plateforme d’observation, un échafaudage à plusieurs niveaux installé sur une scène tournante. À ses côtés, sa fille Miranda (Catherine Trottmann) scrute le naufrage avec des jumelles. Avec ses pantalons retroussés, ses pieds nus et sa chemise trop grande, elle ressemble autant à l’élève qui a tout appris auprès du savant… qu’à une jeune fille indépendante ayant grandi sur une île, loin du monde. Sa naïveté et sa force de caractère la pousseront d’ailleurs à prendre les devants lorsqu’elle tombera amoureuse de Ferdinand (Julien Dran), le fils du roi de Naples, échoué sur les rivages après la tempête.
Mais ce qui surprend le plus dans le laboratoire de Prospéro, ce sont les gigantesques sphères suspendues en l’air comme des ballons d’observation météo. C’est grâce à elles qu’apparaît et disparaît l’un des personnages les plus énigmatiques La Tempête : l’esprit de l’air Ariel, qui aide Prospéro à réaliser ses prodiges. Or, plutôt que d’en faire un simple être magique comme dans la pièce d’origine, Netia Jones choisit de le transformer en génie de l’électricité – de quoi rapatrier totalement la magie de Prospéro du côté de la science. La scénographie joue ici tout son rôle. Joseph Chosson, qui incarne Ariel, n’apparaît ainsi jamais réellement sur scène. Son image, filmée en direct sur fond vert, est projetée sur les sphères du décor. Grâce à la vidéo, Ariel saute de l’une à l’autre, change de taille, de cadrage… ce qui, allié à une gestuelle aussi souple que sautillante, lui confère une étrangeté supplémentaire. La mise en scène répond ainsi parfaitement à la musique composée pour Ariel par Frank Martin : la voix de l’esprit de l’air est portée depuis les coulisses par un chœur mixte accompagné d’un petit ensemble (cordes, flûtes, cors et trompettes) auquel s’ajoutent harpe et clavecin. Le timbre métallique du clavecin, allié aux envolées fluides de la harpe, transporte Ariel tantôt du côté des vents, tantôt du côté de l’électricité. La voix androgyne du chœur, de son côté, crée des phénomènes d’échos, de réverbérations, qui pousse à percevoir le caractère omniprésent et impalpable du personnage, comme l’électricité qui court dans des câbles.

La Tempête, un « condensé d’humanité »
Pour Frank Martin, La Tempête de Shakespeare offrait « un condensé d’humanité[1] » – ce qui n’a rien d’étonnant puisque Shakespeare y entremêle des thèmes politiques (responsabilités et dérives du pouvoir), romantiques (premier émoi et découverte de l’autre), familiaux (pardon accordé, contrôle d’un père sur sa fille) et humoristiques (ivresse et transgression des rôles sociaux)… entre autres !
Ce passage entre l’un et l’autre thème, la musique de Frank Martin le fait parfaitement ressentir. C’est par exemple le cas dans le glissement entre des passages dramatiques (comme l’ouverture instrumentale et la première scène qui voit le naufrage du bateau) et des moments de récitatifs (le récit de Prospéro à Miranda sur leur passé d’exilé-es), ou encore lorsque les prodiges d’Ariel (dont les enchantements perdent les nobles félons sur l’île) font place à des scènes de franche ivresse et de chansons paillardes. C’est sur celles-ci que j’aimerais clôturer – car c’est peut-être là que l’inventivité de Frank Martin est à la fois la plus évidente, la plus amusante et, par là, la plus accessible. Esclave de Prospéro, Caliban (Alex Rosen) se retrouve ainsi flanqué des truculents Stephano (Christophe Gay) et Trinculo (François Rougier), deux amis naufragés et portés sur la bouteille que Caliban tentera de gagner à sa cause. Dans leur trio, on retrouve la saveur de la comédie chère à Shakespeare – mais aussi des souvenirs de musique de cabaret ou d’air de jazz dont l’énergie emporte après des récitatifs parfois ardus à suivre. Un instrument s’en dégage particulièrement : le saxophone (interprété par Joshua Hyde), dont quelques morceaux de bravoure redoublent le caractère drôlatique du trio de compères. Jusqu’à la fin, cette légèreté humoristique se mêlera à la magie électrique d’Ariel, à la romance portée par Miranda… jusqu’au pardon accordé par Prospéro, qui renonce à ses pouvoirs en prenant le public à témoin à la fin de l’opéra. À nous de juger son entreprise, avant que les applaudissements s’élèvent.
Magali Bossi
Infos pratiques :
La Tempête, opéra de Frank Martin, livret d’August Wilhelm von Schlegel et Johann Ludwig Tieck, d’après la pièce de William Shakespeare (traduction française de Pauline Martin), créé le 17 juin 1956 à l’Opéra de Vienne. Du 16 au 26 septembre 2026, au Bâtiment des Forces Motrices, dans le cadre de la saison du Grand Théâtre de Genève.
Chanté en français avec surtitres en français et anglais
Direction musicale Thierry Fischer
Mise en scène, scénographie et costumes Netia Jones
Direction du Chœur Mark Biggins
Prospéro Stéphane Degout
Miranda Catherine Trottmann
Ferdinand Julien Dran
Alonso Nicolas Cavallier
Sebastian Edwin Crossley-Mercer
Antonio Léo Vermot-Desroches
Gonzalo Christian Immler
Adrian Glen Cunningham
Caliban Alex Rosen
Trinculo François Rougier
Stephano Christophe Gay
Le Maître d’équipage Georgiy Derbas-Richter
Ariel Joseph Chosson
Chœur du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande
https://www.gtg.ch/saison-26-27/la-tempete/
Photos : ©Carole Parodi/GTG
[1] Voir le livret du spectacle, proposé par le Grand Théâtre de Genève.
