La fontaine : diversPhotographie - Expositions

Images sous tension

Aux Rencontres d’Arles, plusieurs expositions déplacent la photographie vers ses zones ambiguës : pollution sous la beauté, quotidien traversé de fiction, croyance extraterrestre fabriquée par les images. Ce sont moins les certitudes du visible que ses pièges qui retiennent le regard.

Au Jardin d’été, l’exposition thématique Flower Power prend au sérieux un motif que l’histoire de l’art a volontiers assigné à l’ornement. La fleur y redevient signe politique, marchandise, organisme, souvenir, matière sexuelle ou menacée. On se remémore ainsi combien le Flower Power pacifiste des années 1960-1970 opposa précisément la fleur à la violence. « On y trouve des figures historiques, comme Suzanne Lafon, des démarches contemporaines comme Alice Pallot et ses Algues maudites, des œuvres qui réinterrogent le motif floral, mais aussi notre rapport à l’environnement. Anaïs Tonder, par exemple, photographie des lieux contaminés ou en transformation », nous explique Christoph Wiesner, le directeur des Rencontres.

 

La fleur après l’innocence

Dans Flower Power, le végétal quitte le décor pour devenir matière, mémoire et symptôme d’un monde fragilisé. Chez Anaïs Marion, la fleur quitte d’emblée le registre de l’ornement pour devenir archive des luttes. Son herbier photographique associe les noms de révolutions aux espèces florales, faisant glisser le végétal vers une mémoire politique. Suzanne Lafont, elle, traque dans la ville des plantes modestes, longtemps invisibles, et les relie aux noms de rues. Le banal acquiert alors une densité presque spectrale. Ce déplacement du regard compte parmi les réussites les plus discrètes de l’ensemble.

Plus convaincantes encore sont les démarches qui engagent la matière même de l’image. Anne-Lou Buzot travaille avec des procédés phytotypiques, où des substances végétales deviennent ressource photographique. L’image cesse d’être seulement représentation : elle naît du vivant, avec sa fragilité et sa capacité d’altération. Anaïs Tondeur pousse ce déplacement vers une zone plus inquiétante en recueillant les traces de fleurs de Tchernobyl, porteuses de radioactivité génération après génération.

Avec Lucas Leffler, la photographie retourne enfin vers sa propre histoire industrielle : des boues contaminées aux abords d’une ancienne usine Agfa-Gevaert servent à fabriquer les émulsions avec lesquelles il photographie les plantes voisines. Le geste est fort, presque trop parfaitement symbolique parfois. Mais c’est là que Flower Power trouve sa tension la plus féconde. Lorsque la beauté florale cesse d’être un refuge et devient la surface sensible d’un monde abîmé.

 

Beauté toxique

Alice Pallot donne à la fleur une face autrement plus toxique. Réalisée avec Botanical Agency, la série OASIS s’attache à ces mousses florales vertes utilisées par les fleuristes pour maintenir les tiges dans les compositions. Non biodégradables, issues de matières plastiques, elles se désagrègent dans l’eau en microparticules qui peuvent se disperser durablement dans l’environnement. Elles contiennent notamment du formaldéhyde, composé classé cancérogène pour l’être humain. Leur couleur verte entretient pourtant l’illusion d’un matériau naturel, presque innocent.

Pallot transforme cette contradiction en matière photographique. Dans des aquariums éclairés par des lampes horticoles, fragments de mousse, lentilles d’eau et végétaux composent de petits laboratoires visuels aux allures de science-fiction. Les particules flottent comme des poussières lumineuses ; une sphère de mousse semble devenir météorite ou organisme marin. La séduction est réelle, parfois presque trop parfaite. Mais l’image se dérègle dès qu’un détail – matière effritée, feuille recouverte de microparticules, fragment industriel – rappelle la contamination à l’œuvre.

OASIS trouve sa force dans cette ambiguïté. Sans connaître la toxicité du matériau, certaines images pourraient passer pour de luxueuses visions sous-marines. Pallot rend ainsi visible une pollution diffuse, souvent ignorée parce qu’elle se dissimule derrière l’univers affectif et décoratif de la fleur. La beauté n’efface pas le désastre : elle en devient le piège.

 

Terre en péril

Avec Rebekka Deubner, le conflit n’est plus dissimulé dans un produit mais inscrit dans un territoire. En mars 2023, la photographe se rend à Sainte-Soline comme manifestante, dans un contexte de lutte autour des projets de mégabassines et du partage de l’eau. Elle garde surtout de l’événement, l’écart entre son expérience sur place et les images publiques concentrées sur les affrontements – 3200 gendarmes et policiers déployés, des tirs controversés, 200 manifestants blessés dont certains grièvement.

Son approche dans La terre amoureuse (se dit de la terre
qui colle aux bottes)
? Délaisser l’image-choc pour les terres, les fermes, les saisons et les gestes.  La photographe transforme cette durée en forme. L’exposition avance comme un film dont on tournerait lentement les pages, par champs et contrechamps : bassines et bâches, puis élevage, irrigation au goutte-à-goutte, mains, corps, sols, eau. «
La photographe a passé deux ans sur place, relève Christoph Wiesner. Son exposition est montée comme un film, avec champs et contrechamps : d’un côté la bassine, masse sombre et abstraite ; de l’autre, ces hommes et ces femmes qui travaillent la terre autrement, avec leurs bêtes, leur goutte-à-goutte, leur attention au ciel. Ce qui m’a touché ? La nuance qu’elle apporte à un sujet qui l’a elle-même bouleversée par la violence des manifestations et de la répression. »

 

Histoire de mains

Le principe du flip book est explicitement associé à cette circulation fragmentaire. Le choix est juste parce qu’il refuse le point de vue souverain. On ne contemple pas « le problème de l’eau » depuis une position extérieure. On le traverse par fragments, avec les discontinuités et les répétitions d’une expérience.

Les mains en sont peut-être la forme la plus nue. Leur cadrage extrêmement rapproché annule le portrait traditionnel tout en préservant une présence singulière. Deubner explique avoir adopté ce dispositif parce que montrer les visages de manifestants susceptibles d’être identifiés ou poursuivis posait un problème éthique. La main conserve les traces d’une personne sans la livrer à la reconnaissance faciale. Surtout, les particules incrustées dans la peau font littéralement passer le territoire dans le corps.

Surréalisme quotidien

Au détour de Par un matin calme, l’homme d’images coréen Park Chan-wook paraît d’abord arriver précédé par son cinéma. Oldboy, Thirst, Decision to Leave : tout incite à chercher dans ses photographies le perfectionniste du découpage, du décor et du mouvement de caméra. Or l’exposition repose sur un écart exactement inverse. Le cinéaste explique que la réalisation exige chez lui une maîtrise poussée de chaque élément alors que la photographie tient davantage de la disponibilité : marcher, apercevoir une forme, accueillir un instant. D’où une démarche contemplative de la part d’un cinéaste attaché aux motifs simples, animaux, objets ou étrangetés ordinaires.

Aux yeux de Christoph Wiesner, « certaines photos semblent pourtant agencées avec un soin extrême : un bouquet fané, un radiateur, des visages. L’énigme reste entière. Ce qui est fascinant, c’est sa manière de faire dialoguer les images entre elles, de créer des liaisons formelles qui nous trimbalent de la couleur au noir et blanc, du drôle au fantastique. »

Cette faculté d’extraire une fiction d’une configuration rencontrée se retrouve notamment au détour d’une image en noir et blanc. Des parasols repliés qui prennent l’allure de silhouettes fantomatiques. Plus loin, des traces de pas dont l’origine demeure inconnue et des végétaux ressemblant à des fragments corporels. Le parcours évite ainsi le piège du « cinéaste qui ferait des photogrammes sans film ».

 

Voir ce que l’on croit

Nous ne sommes pas seuls. Images extraterrestres mêle archives ufologiques, documents, témoignages et œuvres contemporaines. Son enjeu ? Les phénomènes aérospatiaux non identifiés qui tirent une part de leur puissance de leur indétermination plastique. Extraits de tout contexte dans le ciel, points, disques ou lueurs deviennent des formes auxquelles le récit vient donner sens. De l’ambiguïté et de l’indéterminé à la supercherie, la palette est large.

Le commissaire de l’exposition Philippe Baudouin a construit « un récit très malin en trois chapitres : la collecte de preuves, le témoignage, puis l’interprétation artistique. Il part d’une image culte – la soucoupe de Billy Meier dans un paysage suisse – pour montrer comment s’est forgée une esthétique de l’extraterrestre. Le chapitre sur le témoignage est passionnant parce qu’il montre de véritables communautés qui échangent, comparent et accumulent des images », détaille Chrisoph Wisener. Puis viennent les artistes, comme Sacha Goldberger avec ses soucoupes attaquant un drugstore en plein désert, qui achèvent de brouiller les pistes. « Ce qui m’a plu, c’est la manière dont l’exposition pose la question du statut de l’image : à partir du moment où une anomalie visuelle apparaît sur une photo, elle devient objet de spéculation. On sort de là sans réponse, mais avec une conscience accrue de la façon dont nos imaginaires se construisent. »

Le parcours s’ouvre sur une image ramenant à notre mémoire collective. Un disque sombre flotte au-dessus d’un paysage. Le Suisse Eduard Albert « Billy » Meier affirme avoir photographié, le 8 mars 1975 à Ober-Sädelegg, un vaisseau pléiadien. Une autre photographie de Meier se retrouvera, transformée et accompagnée des mots I Want to Believe, sur le célèbre poster accroché dans le bureau de Fox Mulder dans la série X-Files. Le portrait de Jean-Claude Ladrat, constructeur de soucoupes volantes en 1993, appartient à la même zone de friction entre bricolage terrestre et imaginaire spatial. Issu de la collection de l’Agence Martienne, il rappelle combien l’ufologie produit également ses artisans, ses objets, ses archives et ses mythologies vernaculaires.

 

Frictions

C’est là que le Français Sacha Goldberger introduit une salutaire fiction fantastique Ses aliens réchappés d’une imagerie bricolée des séries Z des années 50 n’exigent plus d’être crus. Dans l’univers dont relève l’image Invasion Day One. Dawn, la scène s’installe dans un paysage désertique américain sous un ciel lourd. Au lointain, des soucoupes distillent leurs rayons destructeurs.

La photographie plasticienne est alors construite avec la netteté et l’amplitude d’un plan de cinéma comme chez l’Américain Gregory Crewdson. Voyez cette étendue aride, ces personnages minuscules, ces volumes soigneusement séparés, ces couleurs du vêtement qui détachent la présence humaine des ocres environnants. Ce récit d’invasion s’approprie la dramaturgie de La Guerre des mondes et de Mars Attacks !. Les vaisseaux y tiennent davantage de l’ustensile de cuisine que de l’ingénierie interstellaire.

Photographie documentaire et image mise en scène partagent ici un même matériau : notre propension à compléter ce que nous ne voyons pas. De la mousse controversée d’Alice Pallot prise pour un organisme à la paume cadrée par Deubner devenue territoire, du quotidien de Park contaminé par le fantastique aux ovnis de Goldberger volontairement fabriqués, ces accrochages rappellent finalement une évidence que la photographie rend toujours neuve : le visible ne ment pas nécessairement. Mais il ne suffit jamais à lui seul.

 

Bertrand Tappolet

Rencontres de la photographie. Arles, jusqu’au 4 octobre 2026.

 

Photos, dans l’ordre :

©Sacha Goldberger Invasion Day Two. Happiness. Exposition Nous ne sommes pas seuls. Images extraterrestres.

©Francesca Latuada. Vue de l’exposition Flower Power, Jardin d’Arles. Œuvres de Suzanne Lafont, Nouvelles espèces de compagnie, 2017.

©Alice Pallot. Oasis Foam soaked with water. Série OASIS, 2019.

©Rebekka Deubner.  Mains de maraîcher et manifestant à Saint-Soline 2 lors des semis, 2023. Série La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), 2023-2026.

©Francesca Latuada. Vue de l’exposition Par un matin calme. Œuvre de Park Chan-wook, Port de Micho, 2013.

©Eduard Albert “Billy” Meier. Third Photograph in a Series of Eight Images Depicting a “Pleiadian spacecraft”, Ober-Sädelegg, Switzerland, March 8, 1975. Exposition Nous ne sommes pas seuls. Images extraterrestres.

©Sacha Goldberger. Invasion Day Three. SelfieExposition Nous ne sommes pas seuls. Images extraterrestres.

 

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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