Une leçon de théâtre
Comment s’emparer d’un immense classique et en faire un spectacle maîtrisé de bout en bout ? C’est une potion théâtrale magique dont Jean Liermier détient visiblement la formule. Pour son ultime mise en scène comme directeur du Théâtre de Carouge, il offre avec La Ménagerie de verre de Tennessee Williams une démonstration éblouissante de ce que peut être le théâtre lorsqu’acteur/trices, décor, lumière, son et texte s’articulent avec une précision presque miraculeuse. Deux heures qui filent comme si ce n’en était qu’une.
Une mère, un fils, une fille et le fantôme d’un père parti seize ans auparavant. Nous sommes à Saint-Louis dans les années trente. Chez les Wingfield, Amanda élève seule ses deux enfants désormais adultes dans des conditions précaires. Tom, son aîné, travaille dans une usine de chaussures pour faire bouillir la marmite alors qu’il rêve d’écriture, de poésie, de cinéma et surtout d’ailleurs. Laura, sa sœur, pathologiquement timide, bourrée de complexes, boite comme on bégaie et semble avoir tout pour finir vieille fille en s’occupant de sa magnifique collection de petits animaux en verre. Jusqu’au jour où Tom ramène à la maison Jim, un collègue de travail susceptible de devenir le « galant » que sa mère espère tant pour sa fille.
Sur cette trame somme toute assez simple, Tennessee Williams construit une mécanique familiale d’une terrible justesse où chacun-e cherche désespérément une sortie. Amanda, la mère, se réfugie dans le souvenir d’une jeunesse idéalisée lorsqu’elle était courtisée par une ribambelle de galants. Clotilde Mollet la campe magnifiquement, aussi exaspérante que bouleversante. Car cette mère ne tyrannise pas ses enfants par méchanceté. Elle les étouffe d’amour. Incapable de comprendre que ses bébés sont devenus adultes, elle veut tellement les protéger qu’elle les empêche presque d’exister. Et l’immense qualité de l’actrice consiste justement à ne jamais transformer Amanda en marâtre. Derrière l’envahissante mère poule se devine une femme abandonnée qui a tenu à bout de bras une famille bancale et continue coûte que coûte à croire qu’un avenir meilleur est possible.
Tom, lui, cherche l’air. David Gobet lui offre sa voix singulière et sa présence légèrement lunaire. Il aime profondément sa mère, plus encore peut-être sa sœur, mais cet amour devient une prison. Il dort dans le salon, travaille dans une usine qu’il déteste, écrit lorsqu’il le peut et sort la nuit sous prétexte d’aller au cinéma. Il rêve d’aventures, d’art, de liberté. Il faut partir. Mais partir, c’est rejouer l’abandon paternel et condamner peut-être celles qu’il aime. Rester, c’est se condamner lui-même. Égoïsme ou pulsion de survie ? Le spectacle refuse heureusement de répondre.

Laura a choisi une autre échappatoire : disparaître. Aurélia Thierrée lui prête son extraordinaire fragilité physique, sa grâce et cette manière presque aérienne d’habiter le plateau. Elle boîte comme d’autres bégaient, baisse les yeux, s’excuse presque d’être là et se réfugie parmi ses animaux miniatures. Laura est sa ménagerie : fragile, transparente, délicate, capable de capter merveilleusement la lumière mais susceptible de se briser au premier choc avec le monde.
Et voilà Jim. Cyprien Colombo débarque avec son sourire, sa confiance et sa psychologie positive façon méthode Coué pour réparer l’estime de soi de Laura. Lui aussi pourtant est un déclassé du rêve américain. Vedette du lycée promise à un avenir extraordinaire dans le chant lyrique, il finira par devoir travailler dans la même usine de chaussures que Tom. Alors il croit encore. Aux cours du soir. À la réussite. Au progrès. À l’avenir. Il parle, danse et chante d’une voix envoûtante. Et, l’espace d’une soirée, Laura semble pouvoir enfin sortir de sa chrysalide. Jusqu’à ce qu’un baiser et un aveu viennent fracasser l’espoir : Jim est déjà fiancé. Le galant ne sera pas le sauveur attendu.
Mais la grande leçon de théâtre vient peut-être de la manière dont tout cela est mis en scène. Au centre du plateau, Christophe de la Harpe a imaginé un dispositif spectaculaire : une immense tournette, sorte de gâteau mobile dont quatre tranches s’ouvrent successivement au public. Une première face dévoile la cuisine de l’appartement, une deuxième la chambre de Laura, une troisième le salon et la dernière la « terrasse » extérieure avec les escaliers bordant l’immeuble. Et c’est magnifique.
D’abord parce que la fabrication artisanale est d’une qualité folle. Les murs aux belles teintes peintes à l’éponge, le mobilier, la profusion de petits objets : le soin du détail est poussé à l’extrême et chaque accessoire semble raccord avec le texte. L’appartement des Wingfield devient ainsi un personnage à part entière. Il tourne, apparaît, disparaît, s’ouvre et se referme comme les différentes faces d’un souvenir.

Car La Ménagerie n’est pas vraiment l’histoire de cette famille mais son souvenir. Tom est à la fois personnage et narrateur. Bien après avoir quitté les siens, il les rappelle à lui et les fait rejouer devant nous. Ce que nous voyons n’est donc pas le passé mais ce qu’il en reste dans sa mémoire : quelques pièces, des objets, une chaise délavée cassée, une chanson, une mère envahissante, une sœur aimée et cette maison que l’on continue parfois d’habiter longtemps après l’avoir quittée. La tournette devient alors le carrousel mental de Tom.
Diaphane, magique, la lumière quant à elle fabrique sous nos yeux des photographies d’une beauté folle. Le travail de Jean-Philippe Roy avec les tulles, les transparences et les différents éléments du décor crée des images presque irréelles. Jusqu’à cette apparition fantastique de la ménagerie elle-même, fragile constellation de verre surgissant comme une vision. On regarde parfois le plateau avec des yeux d’enfant, simplement ébahi par la magie de ce que le théâtre peut encore fabriquer avec de la lumière, du tissu, du bois, quelques objets et des êtres humains. C’est précisément dans cette articulation entre les décors, les lumières, le son et le jeu des acteur/trices que se révèle toute la maîtrise de Jean Liermier. Tout est fluide. Tout est lisible. Tout semble évident.
Et c’est un petit miracle. Car le soussigné a déjà vu ailleurs ce même texte s’embourber dans les limbes de la mélancolie. Tennessee Williams tend tellement de pièges aux metteur/euses en scène : la nostalgie, la solitude, la fragilité, les rêves brisés, la culpabilité, l’abandon… Autant d’ingrédients susceptibles de transformer cette ménagerie en aquarium de tristesse. Rien de tout cela ici. La qualité de l’ensemble agit au contraire comme un ressort résilient qui dynamise chaque acte de l’histoire. Jamais la profondeur n’empêche le mouvement. Jamais l’émotion ne devient pathos. Jamais la beauté plastique n’écrase les personnages. On regarde et on comprend avec une fluidité extraordinaire. Voilà peut-être le génie de cette mise en scène : rendre simple ce qui ne l’est pas. Faire oublier l’immense travail nécessaire pour atteindre cette clarté.

Du grand art. Et derrière la virtuosité formelle restent évidemment les mots de Tennessee Williams et leur incroyable intemporalité. Beaucoup a déjà été écrit et analysé sur La Ménagerie de verre. C’est le propre des classiques. Inutile donc d’ajouter une couche d’exégèse. Restent quelques questions terriblement simples : La crainte de passer à côté de sa vie. La peur de ne pas être aimé-e. L’abandon et la solitude. Le rêve d’un ailleurs meilleur. La difficulté de quitter celles et ceux qu’on aime. Et toutes ces compensations que nous inventons pour tenir : le cinéma, les voyages, les cigarettes, les vieux disques, les collections d’objet, l’écriture, la poésie, les souvenirs… Une petite ménagerie intime pour chacun-e d’entre nous.
C’est sans doute pour cela que les résonances entre le plateau et la salle sont si fortes. Parce qu’au-delà des Wingfield, de Saint-Louis et de l’Amérique des années trente, c’est quelque chose de nos propres fragilités qui se met à tourner sur ce gigantesque carrousel. Nos rêves ratés. Nos envies d’ailleurs. Nos familles encombrantes et adorées. Nos objets dérisoires auxquels nous accordons une valeur immense. Tous ces petits riens auxquels nous nous accrochons pour supporter l’adversité de l’existence. Hier comme aujourd’hui. Car c’est peut-être avant tout dans la reconnaissance de nos fragilités que se tissent nos communes humanités. Merci pour ce rappel. Et pour cette leçon de théâtre. Chapeau bas, Maître.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
La Ménagerie de verre, de Tennessee Williams, traduction Isabelle Famchon, au Théâtre de Carouge, Grande Salle, jusqu’au 18 octobre 2026.
Mise en scène : Jean Liermier.
Avec Cyprien Colombo, David Gobet, Clotilde Mollet et Aurélia Thierrée.
Scénographie : Christophe de la Harpe
Lumières : Jean-Philippe Roy
Univers sonore : Jean Faravel
Photos : ©Carole Parodi
https://theatredecarouge.ch/spectacle/la-menagerie-de-verre/

