Les dindons de la farce
Dans Un spectacle de droite, vu au Forum Meyrin le 30 septembre, Vincent Kucholl tient remarquablement son personnage. L’écriture et la dramaturgie peinent, en revanche, à donner de la profondeur à cette conférence cynique. À force d’enfoncer des portes ouvertes, la satire s’installe dans le confort.
Reto Zenhäusern a réponse à tout. L’argent, le pouvoir et le succès lui donnent cette assurance tranquille de ceux qui prennent leur position sociale pour une preuve d’intelligence. Insupportable, très élégant, pétri de certitudes, cet homme d’affaires suisse alémanique, à l’accent parfaitement maîtrisé, déploie son mépris de classe dans la plus pure tradition de la caricature. Les affirmations invérifiables, la mauvaise foi et le culte des apparences lui tiennent lieu de pensée. La contradiction ne risque guère de l’embarrasser.
Ainsi, pendant une heure quinze, les clichés défilent : les Romands, les frontaliers, les femmes… et les pauvres, qui ont notamment le mauvais goût de manquer d’argent et d’élégance. L’un et l’autre étant évidemment corrélés dans le monde selon Reto. Il faut reconnaître à Kucholl une véritable qualité d’incarnation. Le personnage est construit, tenu, immédiatement identifiable. Nous sommes bien devant un seul en scène : un comédien fait exister une figure, son langage et sa manière d’habiter le monde. La maîtrise des nombreux effets techniques (Light show et Keynote) contribue à la précision de l’ensemble.
Cette réussite de l’interprétation questionne d’autant plus la qualité du texte. Reto dit tout haut ce que d’autres préfèrent taire. Mais une fois son cynisme installé, que reste-t-il à découvrir ? Les gags confirment le portrait ; les outrances soulignent ce que nous avions déjà compris. Quelques fulgurances traversent certes cet ensemble en dents de scie. À mesure que la conférence se déroule, pourtant, l’insistance tient lieu d’approfondissement. À un repas de Noël, Reto serait cet oncle « très à droite » qui assène ses vérités embarrassantes à une famille de bobos réunie sous le sapin recyclable. La situation est reconnaissable. Elle finit aussi par tourner court.

Vincent Kucholl joue depuis des années, avec talent, des personnages pittoresques à la radio et à la télévision. Son art de la caricature a largement fait ses preuves. Mais le passage du format bref à la scène révèle ici ses limites. Une apparition de quelques minutes peut vivre d’une silhouette, d’une formule et d’un trait de caractère. Sur la durée, leur répétition réclame une évolution dramaturgique capable de modifier notre regard. Or la conférence avance surtout par juxtaposition de séquences. Les sujets s’enchaînent ; la démonstration demeure largement la même. La mécanique comprise après cinq minutes continue de tourner pendant les septante suivantes. Qu’exige donc le propos de cette durée ?
L’intervention de la fille du personnage, en voix off, aurait pu ouvrir une brèche. Le masque se fissure alors, laissant entrevoir une vulnérabilité liée à l’enfance. Mais cette fragilité passagère peine à transformer ce qui précède. Elle apporte une explication psychologique sommaire et une inflexion morale attendue là où l’on espérait un véritable coup de théâtre. Le personnage révèle une faille dont le spectacle ne fait pas grand-chose. Le témoignage d’un autre spectateur, évoquant ses propres turpitudes vicieuses, ajoute ensuite une séquence sans donner davantage de nécessité à l’ensemble.
La question est donc celle de la portée du rire. Le divertissement possède toute sa légitimité. Une satire peut être plaisante, populaire et pénétrante. Encore faut-il que le plaisir de reconnaître une caricature ouvre sur autre chose que la satisfaction de l’avoir reconnue. Le théâtre a cette capacité prodigieuse de ménager un pas de côté, de rendre étrange ce qui paraissait évident, de nous faire éprouver le monde autrement. Ici, notre regard n’a guère bougé.

Le malaise tient à l’écart entre l’ambition critique et l’expérience proposée. La dénonciation des inégalités, du consumérisme et du pouvoir de l’argent devient un divertissement dont on consomme les signes familiers. On a payé son billet, ri de quelques outrances, retrouvé le personnage attendu. On peut repartir avec la satisfaction d’avoir assisté à une charge contre un ordre social auquel la soirée nous aura finalement rendu complices d’une drôle de manière.
Ce confort interroge aussi la logique de production. Lorsqu’un spectacle mobilise la notoriété d’un personnage et une mécanique technique bien huilée, la portée critique annoncée devrait engager une exigence d’écriture à la hauteur de ces moyens scéniques. Faute de quoi, la satire risque de devenir une qualité affichée du produit : on achète une soirée réputée corrosive, dont la corrosion reste très contrôlée. Dans un paysage où tant de théâtres indépendants peinent à maintenir leurs espaces de recherche, cette efficacité laisse un goût amer. La capacité à attirer un public ne suffit pas à garantir la force d’une proposition artistique.
Reto Zenhäusern participe-t-il ainsi à une logique que Vincent Kucholl entend dénoncer ? La question mérite d’être posée depuis la salle, où le soussigné, dindon de la farce malgré lui, n’échappe évidemment pas à sa propre condition de consommateur culturel. Encore faudrait-il que le spectacle travaille cette contradiction, qu’il nous la fasse éprouver plutôt que de nous laisser le soin de la formuler.
Car la mécanique installe le public dans une position bien confortable. Il peut rire de l’arrogance de Reto, condamner son mépris, se féliciter de ne pas lui ressembler. La caricature est suffisamment appuyée pour que la distance se creuse aisément entre cet homme et nous. Où nos propres accommodements avec l’argent, le prestige ou la domination deviennent-ils sensibles ? La charge nous laisse trop souvent à l’abri.
L’interprétation est solide, les effets maîtrisés, mais l’accumulation de traits connus finit par laisser une impression de creux. On attendait que la satire déplace le regard. Elle nous invite surtout à reconnaître le paysage, depuis un fauteuil où l’on peut glouglouter tranquillement.
Stéphane Michaud
Informations pratiques :
Un spectacle de droite — Le monde selon Reto Zenhäusern. Vu le 30 septembre 2026 au Théâtre du Forum Meyrin.
Mise en scène : Vincent Veillon.
Écriture et jeu : Vincent Kucholl
En tournée. Toutes les infos sur : https://unspectaclededroite.ch
Photos : RTS et DR

