Les réverbères : arts vivants

Interroger la famille à hauteur d’enfant

Faire famille, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est le questionnement central de Nous ou le paradoxe du hérisson, que la Compagnie La Bocca della Luna présentera au Théâtre du Loup du 11 au 15 mars prochains. Rencontre avec Muriel Imbach, metteuse en scène et directrice artistique.

La Pépinière : Bonjour Muriel, merci de nous accorder ce moment en ce mois de février particulièrement ensoleillé ! Nous ou le paradoxe du hérisson, c’est un spectacle sur la famille, et surtout sur la notion aussi de faire famille. En quoi est-ce important pour toi d’aborder cette thématique aujourd’hui ?

Muriel Imbach : Je dirais déjà que la famille, c’est quelque chose qui concerne tout le monde. Parce qu’à partir du moment où on arrive sur Terre, on est accueilli-e par des gens, qui forment plus ou moins une famille. Et puis, tout au long de notre vie, on est plus ou moins accompagné-e aussi par des gens. Donc, qu’est-ce que ça veut dire « la famille » ? Qu’est-ce que c’est « la famille » ? Ça me semble important d’y réfléchir, comme cela l’est pour tout, d’ailleurs. Je dirais qu’un des pièges du monde, c’est de s’enfermer en pensant que tout est ce qu’il est, sans réfléchir à ce qu’il y a derrière les a priori, les normes, les stéréotypes derrière chaque chose, en somme. Donc, finalement, tout sujet serait intéressant. Mais la famille a cette spécificité que c’est quelque chose qui nous concerne toutes et tous directement. Et c’est aussi une notion, pour moi qui propose du théâtre jeune public – je préfère dire du « tout public » plutôt que du « jeune public » – qu’il me semble nécessaire d’aborder. Les imaginaires qui sont proposés aux enfants restent souvent les mêmes, un peu stéréotypés. C’est-à-dire que les familles qu’on peut apercevoir, même au second plan, dans les films, sont souvent les mêmes types de familles, avec les mêmes formats, de plein de points de vue. Par exemple, je trouve qu’il existe peu d’histoires avec des familles recomposées, homoparentales, ou même où l’amitié est nommée comme une façon de faire famille. J’aime bien me dire qu’on peut leur proposer des choses qu’on a peu l’habitude de voir.

La Pépinière : Le titre du spectacle est assez énigmatique : il y a ce « « Nous », et bien sûr ce « paradoxe du hérisson ». Que peux-tu nous en dire ?

Muriel Imbach : On peut parler des deux, parce que c’est en quelque sorte deux parties. Le « nous », pour moi, c’est une grosse question, parce que, quand on utilise ce pronom, on a l’impression que c’est assez évident, mais en même temps, quand je dis « nous », ça peut évoquer plein de « nous » différents. Je peux dire « nous » en parlant de moi et de l’équipe du spectacle, de moi et des artistes en général, des personnes sur Terre, etc. Et c’est aussi un pronom qui peut être très enfermant parce que, quand il y a un « nous », il y a peut-être un « vous » en face, ou en tout cas celles et ceux qui ne font pas partie de ce « nous ». Donc, je trouve que c’est un pronom qu’il est intéressant de travailler et, notamment, une des questions qui traverse tout le spectacle c’est « c’est qui nous ? » Quand je dis « nous », j’inclus qui dedans ? Et j’essaie de rendre visible le fait que le « nous » est une entité variable. Et puis, il y a le paradoxe du hérisson, qui est l’autre partie du titre. C’est un concept philosophique qui a été pas mal démocratisé par Schopenhauer, avec cette idée que les hérissons ont des pics, mais qu’ils ont aussi besoin de se réchauffer, d’être proches des autres hérissons. Donc, ils cherchent la bonne distance : quand ils se mettent trop près, ils se piquent, voire se tuent ; et quand ils sont trop loin, ils ont froid et se sentent seuls. Je trouve que c’est une bonne métaphore pour raconter les relations humaines, qu’elles soient familiales ou autres, d’ailleurs. C’est cette idée qu’on est toujours en train de chercher l’équilibre entre l’envie d’être proche par moments, et des fois où on a envie de partir loin. Ça peut être autant physique qu’émotionnel, mais l’idée fondamentale, c’est : quelle est la bonne distance pour être en lien ?

La Pépinière : Dans la note d’attention, tu parles d’une « proposition ludique à hauteur d’enfant ». C’est avant tout à eux que le spectacle s’adresse?

Muriel Imbach : Pour moi, il y a différents niveaux de lecture, et je trouve que c’est important que ça existe. C’est accessible à partir de 7 ans, c’est pour ça que je parle de « hauteur d’enfant ». C’est-à-dire qu’à partir de là, tu peux prendre des choses à voir et les capter. Après, pour moi, il y a toujours des niveaux un peu autres qui font qu’un enfant de 7 ans ne comprendra pas tout, mais un ou une adulte pourra attraper d’autres choses, ou en tout cas avoir une autre expérience de vie qui fera que les références et la compréhension des concepts ne seront pas les mêmes.

La Pépinière : Donc, c’est une création en partie pour la jeunesse, mais qui s’est faite aussi avec la jeunesse, à travers des ateliers, notamment dans un cadre scolaire. Qu’est-ce que ça a apporté pour ta réflexion de procéder ainsi ?

Muriel Imbach : C’est une méthode de travail qu’on utilise depuis pas mal de temps et qui  me nourrit énormément. Pour mener ces ateliers – et par exemple ici, à Genève, on a pu en faire beaucoup – on a travaillé avec l’association proPhilo, qui est une association genevoise et qui s’occupe de la philosophie pour les enfants. On a travaillé dans d’autres villes aussi, et on a rencontré une centaine d’enfants. À chaque fois, la pensée de ces enfants m’amène à me déplacer. Elle me fait percevoir des choses que je n’avais pas vues, me rappeler des choses auxquelles je ne pensais plus, faire des liens entre différentes choses. Donc, c’est une façon de rafraîchir ma pensée et mon imaginaire, c’est très riche.

La Pépinière : Au niveau de l’espace scénique, ça se rapproche d’installations d’art contemporain, et, ici, ça reprend aussi le décor du spectacle précédent, Le nom des choses. Que peux-tu nous en dire ? Quel est le lien entre les deux spectacles ?

Muriel Imbach : Pour ce qui est des espaces d’art contemporain, je suis assez sensible aux œuvres d’art immersives, que je trouve souvent très accessibles et qui ramènent une forme de sensorialité et d’émotion dans l’art. Donc, j’aime bien que les scénographies aient cette portée-là : quelque chose qui va amener une symbolique, une émotion, une perception physique en général. Et puis, il y a plusieurs raisons qui font que ce spectacle fait écho au Nom des choses. Il y a bêtement une question de durabilité. On est quand même assez sensibles dans le monde d’aujourd’hui, en tout cas, la Compagnie La Bocca della Luna, au fait qu’on essaie d’éviter d’être dans la surproduction et la surconsommation. Le fait de réutiliser des matériaux, de les réemployer, ça nous paraissait important. De plus, à la fin du Nom des choses, on a ces cinq personnes qui ont traversé ce décor, qui ont trouvé des objets, qui ont vécu des choses, des aventures, qui ont essayé de se comprendre et qui se retrouvent dans cette espèce de cabane. Cette image m’est apparue comme le point de départ assez juste d’une réflexion sur ce que c’est faire famille, avec ces cinq personnes qui essayent de vivre ensemble. Il y a donc un pont, mais on peut tout à fait voir les spectacles séparément : il n’y a pas de question de compréhension. Je le vois plus comme une résonance de thématiques qui se répondent.

La Pépinière : Justement, en parlant de thématiques. Nous ou le paradoxe du hérisson s’inscrit aussi dans cette thématique plus large, mise en avant par la nouvelle direction du Théâtre du Loup, avec toute cette notion aussi de faire ensemble, de faire des choses communes. Comment cela influe ce spectacle ?

Muriel Imbach : On a pas mal parlé, c’est vrai, de typologie de famille humaine. Mais il y a cette éco-philosophe américaine, Donna Harawy, qui a ce slogan un peu radical, qui dit : « faites des parents, pas des enfants ». Dans l’idée de réfléchir à comment on peut élargir nos liens, en tisser d’autres d’humains à humains, intergénérationnels, mais aussi avec les animaux non-humains, les végétaux, cette idée de réouvrir la pensée et le cœur aux autres formes de vivant. Pour moi, ça, c’est pas mal en lien avec ce que le Loup essaie de mettre en place, cette idée d’être ensemble, vivre ensemble, ouvrir le regard sur ce que veut dire « être ensemble », donc la famille comme quelque chose de plus grand, une sorte de tout.

La Pépinière : Pour poursuivre avec ces thématiques, à partir de cette réflexion que tu peux avoir à travers les ateliers, comment l’amènes-tu au plateau avec la troupe, les comédien-nes ?

Muriel Imbach : Les ateliers sont toujours enregistrés, que ce soit quand c’est moi qui les donne, ou quand c’est par exemple proPhilo, l’association m’envoie toute une série d’enregistrements après coup. Là, il y a eu quatre ateliers dans quatre classes. Je reçois donc tout ce matériau, je l’écoute, et je fais une sorte de tri à l’intérieur en me disant, tiens, ça, c’est un point saillant, c’est quelque chose qui revient. C’est une pensée que je trouve chouette à travailler. Puis, je fais une sorte de cartographie des moments ou des paroles que j’ai trouvées pertinentes. Tout est pertinent, bien sûr, mais je retiens certains éléments par rapport aux thématiques du spectacle. Ensuite, à partir de là, on va faire des improvisations au plateau, en reprenant une série de mots qui ont été dits. Parfois, c’est presque un verbatim, une liste des échanges entre des enfants, qui est utilisés. D’autres fois, c’est plus une idée, un concept. Par exemple, dans le spectacle, un des personnages demande aux autres ce que c’est que ce groupe. Il leur dit : « Mais est-ce que vous êtes un orchestre ? Est-ce que vous êtes des amis ? » Et ça, c’est un bout d’échange qui y a eu lieu en classe, par exemple.

La Pépinière : Muriel, merci beaucoup pour ce moment d’échange. On se retrouve le 11 mars pour apprendre comment « faire famille » !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Nous ou le paradoxe du hérisson, de Muriel Imbach et la Cie La Bocca della Luna, du 11 au 15 mars 2026 au Théâtre du Loup.

Mise en scène et direction artistique : Muriel Imbach, assistée d’Alexia Hebrard

Avec Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier et Selvi Pürro

Dramaturgie et collaboration artistique : Adina Secrétan et Marie Romanens

Scénographie : Neda Loncarevic

Lumière et direction technique : Antoine Friderici

Création son : Charlotte Vuissoz

Costumes : Isa Boucharlat

Régie : Charlotte-Prune Rychner

Collaboration artistique : Paulin Aloïse Jaccoud

Chargée de production : Émilie Monnet

Chargée de communication : Catia Bellini

Administration : Léonore Friedli

Diffusion : Clémence Faravel / Ledoiu

Production : La Bocca della Luna

https://theatreduloup.ch/spectacle/nous-ou-le-paradoxe-du-herisson/

Photos : ©Sylvain Chabloz

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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