Les réverbères : arts vivants

Interroger les relations mère-fils dans tabou

Créé à La Grange de Dorigny, avant d’être joué à la Maison Saint-Gervais, tabou, de Jean-Daniel Piguet, s’inscrit dans la continuité de sa saga familiale, après Partir. Il se penche cette fois-ci du côté maternel, avec une écriture plus fictionnelle que dans le premier opus. Nous avons pu rencontrer l’artiste pour en savoir un peu plus. 

La Pépinière : Jean-Daniel, bonjour et merci de nous accorder cet entretien téléphonique. Ce projet s’inscrit donc dans une saga. Après vous être penché sur la fin de vie de votre père, vous vous inspirez cette fois-ci d’un voyage fait avec votre mère en Colombie. Comment se construit cette saga et comment envisagez-vous de la faire résonner pour le public ? 

Jean-Daniel Piguet : C’est effectivement une saga, dans le sens où les spectacles abordent le côté paternel puis maternel. Donc, forcément, ça se suit, mais un point important les différencie : je me suis appuyé sur un travail documentaire dans Partir, à partir de la retranscription de vidéos tournées avec mon père. Cette fois, j’avais envie de lâcher en partie cette méthodologie, en partant de sensations, pour avoir plus de liberté dans l’écriture et l’histoire. Le point de départ est mon vécu, mais je laisse beaucoup de place à la fiction et à l’imagination. C’est donc un deuxième volet plus fictionnel, qui ne donne pas à voir ce que j’ai vécu. Tout est écrit, fantasmé, fictionnalisé, à partir d’un point réel. Partir, c’était vraiment mon histoire. Dans tabou, c’est en revanche l’histoire d’un fils et de sa mère qui partent en Colombie, mais ce n’est pas moi. 

La Pépinière : tabou, tout est dans le titre. On imagine tous les non-dits, les sujets qu’on ne veut pas aborder. Comment êtes-vous passé d’éléments de votre propre histoire à un récit fictionnel ? Comment s’est déroulé le processus d’écriture au plateau avec les acteur/trices (Arnaud Hugunein, Geneviève Pasquier et Mauricio Salamanca) ? 

Jean-Daniel Piguet : C’est un processus que j’ai beaucoup aimé : on est parti-e de situations que j’ai données aux comédien-nes et qu’ils et elle ont improvisé dessus. On a procédé par allers-retours, entre leurs propositions, les réactions que ça entraînait, et moi qui les guidait par moments dans les situations. On a passé plusieurs heures à chercher comment ces deux-là – le fils et la mère – étaient en relation. Par exemple, on s’est appuyé sur des situations quotidiennes que j’ai vécues :  ma mère qui cherche ses clés, et l’angoisse qu’elle ressent par rapport à ça. Les comédien-nes racontent ça en le transposant dans un voyage, avec moins de repères. Ils et elle intègrent, dans leurs improvisations, leurs sensibilités, angoisses, mais aussi leur énergie, leur folie. Cela fait que je ne regarde plus mon histoire, mais comment elle a été transposée à leur manière. Donc c’est ainsi qu’on a écrit une fiction entre mon vécu et celui des acteur/trices. 

La Pépinière : Le tabou dont il est question concerne les plantations de cacao, et donc avec elle toute une histoire coloniale. Vous avez d’ailleurs collaboré avec une spécialiste en la matière, Letizia Gaja Pinoja. C’était important pour vous de présenter cet ancrage historique, avec des thématiques peu souvent abordées en Suisse ? 

Jean-Daniel Piguet : Cette histoire de plantations de cacao fait entièrement partie de la dimension fictionnelle. C’est n’est pas du tout le cas dans ma famille, qui est belge du côté de ma mère, mais n’a aucun lien avec le cacao. La dimension historique fait donc partie de la fiction recréée. Elle permet de s’interroger sur le colonialisme suisse, et comment il se traduit. C’est toute la problématique d’un pays qui déclare ne pas avoir pas de colonies, alors que des pensées plus contemporaines montrent que la Suisse y a activement participé. Le cacao est un point d’entrée : c’est un symbole national, l’identité suisse qui passe par le chocolat, mais le produit d’origine ne vient pas de chez nous. Il y a, inévitablement, eu une appropriation, qui crée de facto un lien évident entre la Suisse et la colonisation. L’image d’auto-suffisance prônée par la Suisse est ainsi démentie. Ces liens étant un sujet très compliqué, c’était intéressant d’avoir le point de vue historique de Letizia, pour comprendre aussi où et quand les Suisses ont émigré, et de quelle manière. On s’est alors demandé si cette histoire devait se baser sur un exemple réel ou non. On s’est finalement dit qu’on n’en avait pas besoin, mais le background historique est bien là, et aurait pu exister, ce qui accentue la dimension réaliste.  

La Pépinière : Il y donc plusieurs niveaux de lecture, et finalement le cacao n’en est pas le principal. La dimension centrale serait plutôt la relation entre cette mère et ce fils, qui s’inscrit dans une histoire plus grande. Comment parvenir à mêler les deux, et faire échos entre les générations et les types de relation ? 

Jean-Daniel Piguet : On est venu-e à se dire que le grand-père travaillait dans des plantations de cacao. C’était l’occasion pour le fils de questionner sa mère sur tout ça, même si finalement ça n’a pas une grande place dans le propos de la pièce. En faisant ça, en retournant sur les traces du grand-père, la mère et le fils sont amené-es à questionner leur propre relation. On plonge aussi dans cette question centrale de toute la profondeur d’une relation mère-fils. Le fils dit qu’il adore les relations, ce qui est aussi mon cas. Je trouve que ce type de relation, entre une mère et son fils, est très belle et complexe, car elle se construit sur plein de couches. Arrivé à l’âge adulte, la relation qu’on a avec nos parents évolue inévitablement. Dans la pièce, le fils porte en lui des traces de quand il était bébé, dont la mère est la seule à se souvenir. Cette relation mère-fils a donc quelque chose d’étrange, dont j’avais envie de montrer la complexité. Le fils a, ainsi, par moments, un côté très enfantin au contact de sa mère, malgré son âge. Tout cela conduit à l’interrogation sur les traces du passé dans cette relation. Et c’est cette interrogation qui permet à la mère et au fils d’avancer dans leur relation et d’en faire un bilan à travers leurs souvenirs et leurs points de vue. 

La Pépinière : Il y a aussi une grande dimension « délirante », avec un changement de perception, la nuit. C’est aussi une manière de faire un lien avec le théâtre, dans sa dimension performative. Comment en êtes-vous arrivé à construire cela ? 

Jean-Daniel Piguet : J’avais envie de montrer à la fois les interactions dans le quotidien, avec les différentes couches relationnelles, ce qu’on dit ou non ce dans ces situations banales – comme le fait de faire à manger, ou lorsqu’on perd sa carte bleue, avec toute la complexité de la relation fils-mère, en combinant cela à des images qui proviennent plus de l’inconscient, des rêves. L’image raconte différemment le lien. Ce projet, tabou, c’est aussi l’occasion de rentrer dans cette relation via ces images. Durant mes voyages, j’ai rencontré différentes communautés, en travaillant sur l’intergénérationnel. Ils ont des méthodes pour rentrer dans des perceptions plus inconscientes. Et le théâtre permet de retravailler ces images-là. Cela s’est aussi fait en discussion avec Julie Monot, la costumière. On voulait montrer plusieurs réalités qui se mélangent dans cette inspiration, à travers l’unité de temps mère-fils qui s’endorment, et qui, dans cet état de demi-sommeil ont accès à autre chose. 

La Pépinière : Pour finir, la scénographie semble avoir plusieurs inspirations. Que pouvez-vous nous en dire ? 

Jean-Daniel Piguet : Les deux scénographes, Fleur Bernet et Melissa Rouvinet, ont beaucoup discuté. On avait envie d’une situation réaliste, avec un jeu, surtout au début, qui l’est particulièrement. Mais, si on reste dans le réalisme dans la scénographie, comment bouger du côté des rêves ? On a donc cherché un intermédiaire. Le lit s’avère donc très important pour la pièce, puisque la situation fictionnelle crée une difficulté à partir de là : il n’y a qu’un seul lit dans la chambre. C’est un élément très concret pour le jeu des acteur/trices. On a donc gardé ce lit, pour ensuite ouvrir les perceptions sans trop resserrer dans le réalisme, et partir dans quelque chose de plus imaginaire, plus ouvert. La scénographie s’inspire donc de parties d’images de Natacha Donzé, une peintre vivant à Lausanne. Elle peut représenter plein de choses, avec ses couleurs jaunes-noir, qui dégagent quelque chose de lumineux et de sombre à la fois. C’est un spectacle qui ouvre les sens plutôt qu’il ne les ferme. On a donc puisé dans cette dimension qui ne resserre pas, et ouvre des significations. 

La Pépinière : Jean-Daniel, merci infiniment pour votre temps et ce passionnant échange ! 

Propos recueillis par Fabien Imhof 

Infos pratiques :  

tabou, conçu par Jean-Daniel Piguet, à la Grange, du 21 au 26 avril 2026, puis à la Maison Saint-Gervais du 6 au 10 mai 2026. 

Conception et mise en scène : Jean-Daniel Piguet 

Interprètes et collaboration à l’écriture : Arnaud Huguenin, Geneviève Pasquier, Mauricio Salamanca 

Collaboration artistique : Éléonore Bonah 

Soutien à l’écriture : Nicolas Doutey 

Experte en histoire « décoloniale » du cacao : Letizia Gaja Pinoja 

Scénographie : Fleur Bernet et Melissa Rouvinet 

Création lumière : Florian Leduc 

Création sonore : Ariel Garcia et Mauricio Salamanca 

Créations silhouettes – costumes : Julie Monot 

Administration et production : Minuit Pile 

Diffusion : Tamara Bacci 

Co-Productions : Compagnie DanielBlake, La Grange centre art et science, Maison Saint Gervais. 

https://www.grange-unil.ch/evenement/tabou/  

https://saintgervais.ch/spectacle/cacao/ 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *