Les réverbères : arts vivants

Marionnettes de tous les pays, unissez-vous !

Dans nos vertes contrées helvétiques, tout est calme, tout est tranquille. Pas un mot plus haut que l’autre. Vraiment ? Au TMG, on vous parle contestation, manifestation, revendication – en un mot : RÉVOLTE. Jusqu’au 3 mai, Feu au lac ! met en lumière des pans méconnus de notre histoire politique commune… en marionnettes et en musique. Brillant ! 

Chancy en 1761, Yverdon-les-Bains en 1907, Bienne en 1974 : trois lieux, trois dates pratiquement inconnues du grand public, mais qui ont laissé des traces dans les archives de notre pays. Trois moments qui disent quelque chose du passé de la Suisse. Trois histoires qu’un duo aux multiples talents, Lou Golaz et Noé Forissier, a décidé de sortir de l’oubli.  

L’histoire s’écrit dans les rues 

Tout commence à Chancy, en août 1761. Dans ce paisible bourg de la campagne genevoise, rien ne va plus ! Jacob Favre, procureur de la commune, vient faire appliquer les ordres du châtelain de la région : des tourniquets vont être installés à chaque bout d’une rue passante (le chemin de la Ruettaz), afin d’empêcher les vaches de traverser le village. Motif invoqué ? La sécurité. Les paysans du coin ne l’entendent pas de cette oreille. « On nous empêche de faire notre travail ! » Mené par François Gaillard, le paysan le plus important de la région, ils s’opposent à cette décision abusive. De fil en aiguille, d’altercations avec le pasteur en lettres de plaintes, les paysans descendent dans la rue… jusqu’à Genève.  

Presque cent quarante ans plus tard, c’est au tour d’Yverdon de vibrer au rythme de la contestation. En 1907, la colère gronde dans la fabrique de cigare Vautier. Les ouvrières n’en peuvent plus : elles travaillent plus de 10h/jour, pour des salaires de misère… il est tant que ça cesse ! Lucie Zingre, 22 ans, fait circuler un tract qu’elle a rédigé. Inspirée par Margarethe Faas-Hardegger, secrétaire syndicale à l’Union syndicale suisse depuis 1904 (mais aussi militante féministe et anarchiste), cette oratrice de talent rallie à elle les ouvrières. Le bras de fer s’engage avec le patron, les gendarmes et l’armée se déploient… 

Le temps fait des bons et nous voici en 1974. Dans l’usine de piano Burger et Jacobi, les ouvriers refusent de travailler. Comme à Yverdon, il y a bien longtemps, les conditions ne sont pas satisfaisantes. Malgré la paix du travail (conclue dès 1937 par le patronat et les syndicats), la grève bat son plein. Elle réunit des ouvriers suisses, mais aussi des travailleurs étrangers, à majorité italienne, à une époque où fleurissent les initiatives Schwarzenbach qui visent à réguler « la surpopulation étrangère ». Difficile, dans ce contexte, de maintenir la grève – et pourtant, l’action n’attend pas.  

Des archives à la scène 

Feu au lac ! ne raconte pas seulement trois exemples de révoltes helvétiques. Lou Golaz et Noé Forissier ont choisi de rendre justice à ces événements longtemps oubliés en plongeant dans les archives… et en mettant en scène, concrètement, les documents d’époque. Lettres manuscrites, gravures, photographies, enregistrements ou imprimés deviennent des éléments à part entière de la scénographie, permettant de structurer l’espace en même temps que la narration. La lettre que le pasteur de Chancy adresse au châtelain se retrouve ainsi projetée sur un acétate, pendant que le texte, lu à haute voix par Lou, est souligné au stylo rouge par Noé. Une vieille radio à antenne diffuse les voix des meneurs de la grève de Bienne, tandis qu’on découvre le contenu du tract de Lucie Zingre, la photographie de Margarethe Faas-Hardegger… et son journal, L’Exploitée ! Dissimulées sous le plateau en pente qui forme l’espace scénique, des trappes se soulèvent pour laisser apparaître l’accord entre les ouvriers et l’usine de piano… 

Avec aisance, humour et une touche de poésie contestataire, Lou et Noé naviguent entre ces différentes archives : on a l’impression de se trouver face à deux conférencier/ères particulièrement habiles, qui pour narrer l’histoire savent endosser tous les rôles. Tantôt, iels s’adressent à nous pour commenter les événements, apporter des éclairages contextuels, tirer des liens avec notre actualité (Schwarzenbach… ça ne rappellerait pas un peu une certaine initiative de l’UDC sur laquelles le peuple va bientôt s’exprimer ?). Tantôt, iels incarnent les personnages emblématiques des luttes – Lucie, Jacob, François, et les autres… ou les foules qui grognent et se soulèvent. Le récit passe tout autant par la musique, interprétée en live : Lou au tambour, Noé à l’accordéon ou au piano, le duo ponctue les trois tableaux de chansons contestataires composées spécialement pour l’occasion. Quoi de mieux pour tirer les conclusions de ces révoltes et, peut-être, appeler à poursuivre la lutte à une époque où tout n’est pas encore résolu ? Mimant le bruit des usines, le murmure de la foule ou les nuits cauchemardesques des patrons confrontés à la grève, la musique moque aussi volontiers la Suisse tranquille, qui n’aime pas se rappeler de son histoire contestataire – on rit, en entendant des échos du Tout simplement d’Émile Jaques-Dalcroze, convoqué au milieu des révoltes… 

Feu au lac ! se présente donc, en termes de narration, comme un espace d’expérimentation théâtral de l’archive – presque de manière intime. Rien d’étonnant, puisqu’à la naissance du projet, il y a d’abord une rencontre directe avec un patrimoine historique. « J’ai découvert l’émeute de 1761 dans le journal de mon village (j’habite Chancy) », explique Noé Forissier. « Les Archives cantonales documentent toute l’affaire : on y trouve des lettres, mais aussi un rapport de police. Nous avons collaboré avec des archivistes, des historiennes et des historiens. Ces regards extérieurs nous ont aidé-es à mieux comprendre les documents1. » L’émeute de Chancy, le duo l’a d’abord abordée dans une forme marionnettique courte montée à l’occasion du Cabaret en chantier 2024. Chaque année, cet espace d’expérimentation propose à de jeunes artistes issu-es des arts de la scène de se familiariser avec la marionnette et ses différentes facettes (construction, dramaturgie, etc.). Pour Lou et Noé, la graine était plantée : il leur fallait continuer à explorer, en s’intéressant à d’autres luttes. 

Foules marionnettiques 

La grande réussite de Feu au lac !, outre son traitement de l’archive, est d’avoir su choisir la forme marionnettique idéale pour raconter des révoltes. Sur scène, les marionnettes à tringle sont à l’honneur. Manipulées par en-dessus, les marionnettes sont suspendues à des tringles rigides. Pour certaines, des fils permettent de contrôler la position des mains – ce qui accentue encore les gestes des orateur/trices (par exemple, au moment où Lucie Zongre s’adresse aux cigarières). Ce sont des marionnettes qui permettent une grande fluidité de jeu, y compris dans les scènes où il faut bouger vite ou se battre. Pour cette raison, on les retrouve historiquement dans des récits épiques – comme avec les pupi siciliani, où les personnages sont fréquemment des chevaliers et autres héros arthuriens. Elles sont également utilisées dans des formes qui se moquent du politique ou des élites, par exemple avec le personnage de Lafleur dans le théâtre picard. La tringle était donc idéale pour retranscrire les révoltes helvétiques. 

La tringle permet également de réaliser des marionnettes de foule – peut-être les plus impressionnantes du spectacle. Grâce à un système de double croix, plusieurs marionnettes revêtues de tuniques de couleurs vives figurent ainsi les paysans de Chancy, les cigarières d’Yverdon ou les ouvriers de Bienne. Le tissu, fluide, suit chacun de leurs mouvements, accentués encore par les manipulations très chorégraphiées de Lou et Noé. Elles marchent dans la rue, tremblent devant les gendarmes, virevoltent quand elles se battent, s’envolent soudain en l’air lorsqu’il faut fuir l’armée… La sensation de foule, de masse de personnages, culmine lors de la reconstitution de la grève qui a traversé Bienne : sur scène, les marionnettes avancent en cortège, les unes derrière les autres, au-dessus d’un large ruban blanc qui figure la route. Tout au long de la pièce, elles restent suspendues à vue sur les portants qui bordent le plateau de jeu : comme des manifestantes bien remontées, on dirait qu’elles sont pressées d’entrer dans le feu de l’action… Souhaitons-leur bonne lutte pour la fin des représentations ! 

Magali Bossi 

Infos pratiques :   

Feu au lac ! De Noé Forissier et Lou Golaz, au Théâtre des Marionnettes de Genève, du 22 avril au 3 mai 2026. 

Conception, écriture, musique et jeu : Noé Forissier et Lou Golaz 

https://www.marionnettes.ch/spectacle/feu-au-lac  

Photos : © Carole Parodi 

 

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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