La solitude
Une aventure humaine – Dans la solitude des champs de coton, de Bernard Marie Koltès par la compagnie Algorithme, à La Traverse – MQ des Pâquis, jusqu’au 3 mai 2026.
Si, pour avoir découvert la pièce de Koltès, vous êtes ressorti d’un théâtre un peu désemparé, vous sortirez certainement de la Traverse avec plus de plaisir. Dans la solitude des champs de coton : ce texte est une affaire personnelle entre un spectateur, deux comédiens et une mise en scène. Il ne s’impose pas, il s’insinue, glisse vers chacun, à condition de se laisser faire comme il faut le faire au théâtre. Ici on vous propose une version élégante.
La pièce de Koltès demande au spectateur un haut niveau de participation. Il y a dans celle-ci de la place pour toute l’imagination de ce dernier. C’est une chose bienvenue, car trop souvent, sont servis des spectacles où les situations et les dénouements nous sont mâchés. Deux personnages sont sur scène : l’un cherche ses désirs, l’autre peut les satisfaire. Au public de jouer.
Trop souvent encore, les mises en scène font évoluer les deux personnages de Koltès sur le vide des planches. Or, ce vide fait plus penser à de l’isolement qu’à de la solitude. À l’élégante mise en scène de Sandra Heyn qui valorise la pièce, s’ajoute la scénographie intéressante de Daniela Odermatt, qui rompt un peu ce fait, en proposant une scène accidentée par des pyramides irrégulières. Cela ajoute une dimension au spectacle bienvenue. Et c’est très beau.
Il y a donc le vendeur Michel Cavagna, un comédien léger et presque aérien, qui propose un personnage puissant, granitique aux abords charmants. C’est qui le rend dangereux. Il y a le client, Sylvie Mercier, une comédienne plus conventionnelle mais bonne, qui propose un personnage qui semble hésitant… C’est plus une attitude de prudence que d’incertitude. Ce qui la rend embarrassée. Alors s’ensuit plus d’une heure d’argumentations fallacieuses, de duels verbaux empreints de fausseté et de méfiance en tout genre. Avec parfois de la violence en filigrane. Chacun ne veut pas gagner, c’est beaucoup plus fin que cela, chacun veut du pouvoir – après une négociation dont on ne connaît pas l’objet, mais qui pourrait s’appliquer à chaque désir.

La mise en scène de cette valse propose une version plus légère et cela est encore une fois bienvenu. Accompagné par Sylvie Bossi à l’accordéon, sur une création musicale de Benjamin Sutter qui souligne avec quelques notes efficaces les situations. Nous sommes dans un vide angoissant que ne renierait pas Alfred Hitchcock.
Le désir est-il manque selon Platon… Auquel cas, le vendeur possède le pouvoir de le satisfaire, ou le désir est une force selon Spinoza… Auquel cas, le client est roi. Le désir est l’essence même de l’Homme et dès lors tout est marchandage… C’est la monnaie qui change.
Il est possible de quitter la salle en boudant son plaisir, sous prétexte de trop d’intellectualisme, d’incompréhension, ce serait un tort. Michel Cavagna et Sylvie Mercier offrent une aventure humaine pleine de sortilèges à la sensibilité du public avec talent et esprit. Alors, pourquoi se priver du plaisir de les applaudir ?
Jacques Sallin
Infos pratiques :
Dans la solitude des champs de coton, de Bernard Marie Koltès à La Traverse – MQ des Pâquis, du 21 avril au 3 mai 2026
Mise en scène : Sandra Heyn
Avec : Michel Cavagna, Sylvie Mercier
https://mqpaquis.ch/events/les-champs-de-cotton-2026/
Photos : © Daniela Odermatt

Un très joli commentaire et une belle réflexion sur cette pièce profonde et essentielle pour connaître l’être humain.!
Le désir, la satisfaction du désir et la relation entre deux êtres différents, voilà l’équation de la vie. Désir-satisfaction ! Vie-mort. Plein-vide Moi-toi!