La fin est dans le commencement et cependant on continue
[1]Au 6ème étage, dans un studio de la Maison Saint-Gervais, le public est au rendez-vous pour la première de Chaos Ballad, une performance qui mêle concert, cabaret et onirisme. Retour sur une expérience trash et tendre de l’éclectique artiste Samir Kennedy.
Être vu sans regarder
On entre dans une pièce. Des chaises. Des coussins. Le public prend place. Au sol, dans un coin, une silhouette, qui bouge à peine. Étendue de ton son long. En passant le pas de la porte, nous nous sommes immiscé-es dans un espace double, complexe et paradoxal, ni public, ni privé, ni spectaculaire, ni ordinaire. Quand le corps se réveille, quand il quitte l’horizontalité, pour nous faire face, pour reprendre sa vie là où il semble l’avoir laissée, il ne croise pas notre regard. Ou que très rarement. Pour lui, nous semblons ne pas être là. Pourtant, à aucun moment le public ne disparaîtra dans le noir. Notre regard devient presque voyeur. Nous nous voyons ne pas être vu-es par l’artiste. Nous nous voyons assister à quelque chose qui relève d’une forme d’intimité mais dont la destinée semble la scène, entre le secret de la répétition et les spectacles que l’on fait, de soi à soi, devant le miroir, derrière la porte close de notre chambre.
Des fantômes
Debout, le corps a un visage qui a emprunté ses traits au clown. Ni le clown blanc. Ni l’auguste. Samir Campaign (c’est ainsi que Samir Kennedy se renomme pour Chaos Ballad) est peut-être les deux à la fois. Une élégance défaite et maladroite, il tente, essaie, réussit et échoue. En utilisant cette figure archétypale, appartenant à toustes, il parvient à convoquer à la fois quelque chose d’extrêmement universel, mais également de profondément intime : chacun-e peut, et est même amené-e, à convoquer et à plaquer, sur l’écran de sa silhouette, son imaginaire et sa symbolique propre du clown – entre l’exubérance joyeuse et la terreur horrifique. Du clown on retrouve une certaine poésie qui émerge du chaos, une invitation à une liberté transgressive. Dans l’ombre du baladin, un fantôme partage également l’espace de la scène improvisée, nous dit la feuille de salle : Patsy Cline, chanteuse américaine de musique country, morte à 30 ans dans un accident d’avion, quelques années après avoir survécu à un accident de la route.

La soirée est finie
Ambiance fin de soirée, et pourtant, tout commence sur un réveil, un soubresaut qui vient comme étirer et prolonger une nuit, dans un mouvement proche de l’infini. Sur deux tables, sont disposés et dispersés des objets du quotidien. De l’encombrement se dégage une solitude lourde, pâteuse, la réalité est mise à distance par une ivresse qui n’est plus douce. L’extrême quotidien, ouvrir une canette, se verser un verre, faire chauffer quelque chose au micro-ondes, manger un hamburger, touche à l’onirisme cauchemardesque sans jamais tomber dans une peur terrifiante. C’est plus subtil, plus ténu, plus insidieux que cela. C’est là. Imperceptible. Et pourtant bien là, au creux du ventre, au bord des yeux.
Un cabaret
Avec les objets devant lui, Samir Campaign crée dans ambiances sonores : bruits de bouilloire qui chauffe, ballons de baudruche, il explore, pour nos oreilles, les possibilités poétiques du monde qui l’entoure. Ces sons orchestrés par lui sont ensuite rejoints par sa voix. Chaque tentative est l’occasion d’un numéro cabarettiste, bricolé, artisanal et éphémère. Avec ingéniosité, Samir scotche à ses baskets à talons à paillettes des cuillères, et émerge soudain un numéro de claquettes qui emplit toute la pièce. C’est beau. C’est poétique. Et profondément tendre. Les numéros s’enchaînent, dans le silence du public, pourtant à plusieurs reprises, des applaudissements arrivent dans les paumes de nos mains, sans jamais oser troubler la magie de l’instant.
Nous avons toutes assistés ce soir-là à un spectacle qui n’aura jamais lieu. Et nous attendons avec impatience, Patsy Cline dans les oreilles, de découvrir Samir Kennedy tout prochainement dans It’s got legs!!!!!!! qui sera également présenté à la Maison Saint-Gervais.
Charlotte Curchod
Infos pratiques :
Chaos Ballad, de Samir Kennedy, à la Maison Saint-Gervais, du 28 au 30 avril 2026.
Avec Samir Kennedy
Photos : ©Matthieu Croizier
[1]Le titre de l’article est une citation de BECKETT, Fin de Partie
