La philosophie se pratique aussi à vélo

« La vie est une illusion ? Assumons l’illusion ! Tout est relatif ? Choisissons une perspective particulière et développons-la à fond. Faisons comme si la vie avait un but, en lui donnant nous-même ce but. » (p. 101)

Je vous dessine la scène : c’est le mois de juillet, il fait chaud, les festivals et manifestations sportives ne sont pas annulées et vous profitez de vos vacances. Vous êtes montés à la force de vos jambes en haut du Tourmalet et attendez, fébriles, l’arrivée des cyclistes. Et là, en bas, au loin, les premiers points de couleur arrivent, se détachent du paysage. Pinot et Alaphilippe sont au corps-à-corps dans cette ultime montée, tandis que leurs poursuivants, dont Guillaume Martin, ne sont pas loin derrière eux… Vous l’aurez compris, dans ce livre, nous parlons de cyclisme. Mais pas seulement ! Les équipes usuelles sont remplacées par des équipes nationales, constituées de philosophes. Guillaume Martin a réussi le tour de force de mélanger ses passions : il nous emmène avec lui et son Socrate à vélo, pour un Tour de France très particulier !

Guillaume Martin nous plonge ainsi dans l’univers du cyclisme, en imaginant que les philosophes antiques et contemporains s’affrontent sur le mythique Tour de France. Le livre est séparé en deux parties. Dans la première, nous suivons les sportifs, les vélosophes[1] comme l’auteur les appelle, qui s’entraînent pour leur course, et la folie médiatique qui entoure ces philosophes sportifs participant à une telle épreuve. Dans la seconde, nous y sommes ! Les cyclistes sont prêts et nous les suivons dans leurs efforts, afin de parvenir à remporter le maillot jaune tant convoité.

Et au programme de ce livre, vous demandez ? Guillaume Martin décide de s’attaquer, avec un ton léger et amusant, à de nombreuses idées reçues qui entourent le sport professionnel. Tantôt, nous suivons les vélosophes, tantôt l’auteur nous parle de son quotidien, du ressenti et des impressions entourant les sportifs qui décident de faire de leur passion leur profession. Et il n’est pas nécessaire d’avoir fait de longues études en philosophie : Guillaume Martin vulgarise à merveille – il ne nous largue pas sur un pont d’autoroute !

La tête et les jambes

Lorsque nous finissons l’école obligatoire, vient le choix de notre futur et il se sépare concrètement en deux possibilités : les élèves qui poursuivront leurs études, les intellectuels ; et ceux qui se vouent à l’apprentissage d’un métier, les manuels. À croire que le corps et l’esprit sont totalement séparés et que l’un est très nettement plus avantagé que l’autre dans notre société (je vous laisse deviner lequel) … C’est ce qu’a notamment expérimenté l’auteur, lorsque le choix entre le cyclisme et les études universitaires se présenta à lui – le choix entre la tête et les jambes. Mais après tout, pourquoi ne pas faire les deux ? Et c’est ainsi que Guillaume Martin arrive, tel un O.V.N.I., dans le milieu du cyclisme, avec son Master de philosophie. Parce qu’il nous a été répété maintes fois que, justement, le corps et l’esprit ne pouvaient pas cohabiter – une idée bien étrange, si l’on y réfléchit. Or, comme l’auteur l’explique dans cette première partie du livre, ce que les gens n’apprécient pas, c’est justement d’être bousculés dans leurs habitudes et leurs idées, notamment celle-ci.

« En lieu d’exotisme, je pense que la raison véritable du refus que j’essuyais tient à ce que, en règle générale, les gens n’aiment pas être bousculés dans leurs habitudes culturelles. De même que les cyclistes parlent aux cyclistes, au sein de ce que l’on appelle la « grande famille du vélo », en usant d’expressions et de codes propres, de même les philosophes s’adressent en priorité aux philosophes, par le biais de travaux universitaires aux sujets abscons et au vocabulaire jargonnant, gages d’une parfaite étanchéité de leur propos. Sortir des sentiers battus et vouloir faire dialoguer ces deux univers si étrangers l’un à l’autre devait être perçu comme une remise en question de l’ordre en place. » (p. 61)

Pierre de Coubertin

Qui ne vous a jamais dit, après votre défaite lors d’un concours, d’une course sportive, ou même d’un jeu de société, que le plus important c’est de participer ? Phrase d’autant plus rageante, si comme moi, vous n’aimez pas perdre. Et c’est ce que Guillaume Martin défend dans un des chapitres du livre. Finalement, l’esprit du sport n’est pas tant de participer, mais bel et bien de gagner et donc, d’écraser l’adversaire. Ainsi, c’est pourtant tout le contraire que prônent les valeurs actuelles entourant le sport : le fair-play, l’entraide, l’indifférence face au résultat. Mais ce qui semble effectivement être de belles valeurs ne sont pourtant pas la réalité du monde sportif actuel. Pensons notamment aux sponsors, par exemple, qui attendent des résultats… Pourquoi continuer à financer une équipe de cyclisme, de ski ou de voile, si les résultats ne sont pas probants ? Ils n’ont effectivement aucun intérêt à être associés à une équipe qui perde, leur image en pâtirait.

« En résumé, il me semble que le sport moderne est habité par une forme d’hypocrisie. On masque derrière un paravent publicitaire ce que vit et ce qui meut réellement le sportif – son animalité, son rapport à l’effort… You can do it, et même sans transpirer. Si seulement… » (p. 67)

La vie n’est qu’un jeu

« Pourquoi dès lors ai-je choisi la voie du cyclisme, plutôt que celle de la philosophie ? Parce que le risque du sérieux y est limité. Tout le monde sait bien que le sport est un jeu. À ce titre, il instaure un décalage, lequel préserve de la tentation de l’absolutisation, beaucoup plus sûrement qu’un traité de métaphysique. » (p. 103)

Qui a dit que le cyclisme ne pouvait pas nous poser des questions existentielles ? En tout cas pas Guillaume Martin, qui, en quelques lignes, explique que selon lui, la vie n’est finalement qu’un jeu. Un divertissement où il ne faut pas se prendre la tête avec les règles, le principal étant d’avancer, sans pour autant laisser trop de place au sérieux. Une philosophie libératrice en quelque sorte, qui nous remet tout de même à notre place en tant qu’être humain, face au hasard total qu’est l’univers. Ouf, respirons et laissons place au jeu !

Ainsi, dans son livre Socrate à vélo, Guillaume Martin tend à détruire certains mythes enveloppant le sport et les sportif.ve.s professionnel.le.s, grâce aux personnages des vélosophes, qui interrogent nos idées préconçues. Un ouvrage très agréable, léger et ludique, à glisser dans sa musette et à ressortir avant l’arrivée des champions en haut du Tourmalet.

Cédrine Tille

Référence : Guillaume Martin, Socrate à vélo, Paris, Grasset, juin 2020

Photo : © Cédrine Tille

[1] Ndlr : Les vélosophes existent bel et bien en Suisse, ou plutôt LA vélosophe, excellente bière et équipe cycliste : https://www.velosophe.beer/

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