Le banc : cinéma

La voix de l’impuissance face au génocide à Gaza

Dans un bureau du Croissant-Rouge palestinien à Ramallah, résonne au téléphone la voix bien réelle d’une enfant de six ans demandant désespérément que l’on vienne la chercher. À Gaza, sans eau ni nourriture, elle est piégée dans une voiture tombeau, où ses proches ont été massacrés. Cette voix traverse le film comme une blessure ouverte. La Voix de Hind Rajab est une œuvre nécessaire. Mais dont la force d’impact même expose les limites d’un cinéma qui veut faire entendre l’irreprésentable. 

Le 29 janvier 2024, l’armée israélienne a ordonné l’évacuation du quartier de Tel al-Hawa, dans la bande de Gaza. Hind Rajab se retrouve prise au piège dans une voiture familiale criblée de balles. Face à l’enfant, deux tanks avancent. Elle a six ans. Autour d’elle, des proches sont morts ou mourants. Sa cousine Layan parvient d’abord à appeler le Croissant-Rouge palestinien, avant des succomber et que la ligne ne bascule vers Hind. Seule, terrifiée, lucide, accrochée au smartphone comme à la dernière forme possible du monde.  

Pendant plusieurs heures, les opérateurs du Croissant-Rouge, depuis Ramallah, tentent de la localiser, de maintenir le lien, d’obtenir les autorisations nécessaires pour qu’une ambulance puisse rejoindre l’enfant. Le Washington Post a reconstitué ce délai de trois heures et demie, ainsi que la distance séparant les secouristes de l’enfant (huit minutes). Et les contradictions autour de la présence de véhicules blindés israéliens dans la zone. La mort est à l’arrivée pour Hind comme les secouristes venus à son aide. 

Huis clos sous pression 

Tout le film tient dans cet écart : huit minutes de trajet possible, des heures de procédures, de cartes, d’appels, d’attente, de peur. La Voix de Hind Rajab ne montre presque rien de Gaza. Il enferme le spectateur dans un centre d’appels reconstitué, avec des comédiens qui incarnent les membres du Croissant-Rouge palestinien. L’enfant, elle, n’est pas jouée : sa voix réelle, enregistrée le jour du drame, traverse la fiction.  

C’est le pari le plus fort, le plus discutable aussi. La parole de Hind n’est pas un matériau dramatique comme un autre. Elle arrive du réel avec une violence qui déborde tout cadre. Face à elle, les visages des acteurs tremblent, s’effondrent, pleurent, s’énervent, cherchent une issue. Le film devient alors une mécanique d’impuissance tutoyant le mélo. On sait que le secours n’arrivera pas, mais on regarde chaque geste comme si une seconde pouvait encore tout sauver. 

Réel rejoué 

La réalisatrice connaît ces zones troubles. Depuis Le Challat de Tunis, La Belle et la Meute, L’Homme qui a vendu sa peau et surtout Les Filles d’Olfa, elle travaille les frictions entre documentaire, fiction, témoignage, reconstitution et mise en abyme. Ce qui impressionne d’abord, c’est la précision du piège. L’espace est clair, presque trop : ordinateurs, vitres, cartes, téléphones, gestes professionnels, nerfs à vif.  

Le Croissant-Rouge, ses opérateurs et opératrices, non des secouristes de terrain, sont souvent filmés en très gros plans. Comme au cœur d’une salle de commande. Cela à la façon d’un thriller hollywoodien ou de la série médicale américaine culte, Urgences. Avec une caméra flottante comme portée à l’épaule. Chaque décision y dépend d’un autre interlocuteur, d’une autorisation, d’un protocole.  

Le huis clos fonctionne parce qu’il ne transforme pas les secouristes en héros abstraits. Ce microcosme se contredit, se surveille, se soutient. L’un veut forcer le passage, l’autre, son supérieur, rappelle que l’ambulance peut être détruite si elle part sans coordination.  

Performances de jeu 

Omar, incarné par Motaz Malhees, est le nerf à vif du film. Opérateur du Croissant-Rouge, il reçoit l’appel, comprend l’urgence, localise Hind, mesure l’absurdité de ces minutes qui s’allongent alors que l’ambulance est proche. Son jeu avance souvent au bord de la rupture : corps penché vers le téléphone, visage défait, colère qui monte contre les procédures. Et contre l’idée même de devoir se coordonner avec ceux qu’il tient pour responsables du drame et des massacres.  

À l’image de capsules dramatiques et mémorielles, il n’aura de cesse d’afficher et faire contempler les photos vernaculaires de la petite fille souriante coulant des jours d’une enfance désormais ravagée. L’équipe humanitaire les fait circuler sur les réseaux avec la voix de Hind. Mais comme le rappelle Omar désabusé, mais pas résigné, la fillette n’a pas besoin d’un storytelling 2.0, mais d’une ambulance. 

Figures ambiguës 

Face à lui, Mahdi, campé par Amer Hlehel, représente la ligne froide de la responsabilité. Il est celui qui sait qu’une ambulance envoyée sans autorisation peut devenir une seconde scène de crime et de mort. Son rôle est ingrat : tenir la procédure quand tout appelle à la transgresser. Amer Hlehel joue cette tension dans la retenue, avec une fatigue d’homme madré qui porte déjà trop d’échecs. Il en fait aussi une affaire personnelle rappelant ne vouloir à aucun prix d’un autre secouriste mort. Qui peut aussi être père de famille. Son vœu ne sera pas exhaussé. 

Rana, passée par Saja Kilani, occupe une place plus fragile, plus exposée. Elle tente de garder le lien, d’apaiser Hind, de maintenir l’équipe debout lorsque la panique gagne la pièce. Le jeu de Kilani travaille l’épuisement, le tremblement, la compassion empêchée, les pleurs. C’est aussi là que le film montre ses limites.  

Certaines scènes la placent dans une expressivité très visible, presque assignée aux larmes. Comme si la douleur devait passer par son visage pour être légitimée. Une interrogation demeure : comment une opératrice expérimentée du Croissant Rouge jouée ainsi peut-elle à ce point s’effondrer, perdre le contrôle et éclater en larmes ? 

Limite du dispositif 

À force de tout organiser autour de la montée émotionnelle, le scénario donne parfois l’impression de conduire vers l’émotion attendue. La voix de Hind suffit pourtant. Elle n’a pas besoin d’être amplifiée par des cris, des gros plans, des gestes de panique, des pleurs ou des effets de tension presque thriller. Un malaise peut s’installer : l’usage de la voix réelle, mêlée au jeu des acteurs et actrices, peut apparaître comme une greffe fragile. Presque impossible à stabiliser. 

Par endroits, La Voix de Hind Rajab trouve une forme juste : un silence autour du téléphone, une carte qui ne progresse pas, un visage qui comprend avant les mots. Ailleurs, il insiste. Il souligne. Il fait sentir la main de la réalisatrice là où l’on aurait voulu une retenue plus nue. Le centre d’appels, trop propre, trop lisible, finit parfois par ressembler à un décor de crise parfaitement agencé.  

Gaza par smartphones 

La comparaison avec Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi éclaire cette tension. Dans ce film, la cinéaste iranienne exilée dialogue à distance avec Fatma Hassona, photographe palestinienne de Gaza. Ceci à travers des conversations vidéo filmées au téléphone. L’image coupe, tremble, se fige ; la connexion devient matière de cinéma avant que Fatma Hassona ne soit tuée dans un bombardement de son immeuble. Filmer Gaza, c’est parfois accepter la pauvreté apparente de l’image, les coupures, les pixels, les fragments, parce que ces failles disent la vérité d’un monde empêché.  

C’est aussi ce que rappellent les poignants et salutaires courts-métrages MOJO Gaza de Dignité International visibles sur la toile. Le programme forme de jeunes Gazaoui-e-s à utiliser leur smartphone ou une caméra mobile pour documenter leur vie, transmettre une réalité de l’intérieur et préserver une mémoire menacée. Chez Sepideh Farsi comme dans MOJO Gaza, l’image garde ses cicatrices. Du côté de Ben Hania, la voix réelle entre dans une reconstitution plus maîtrisée, plus cinématographique, mais aussi notablement plus problématique tout en brouillant les frontières entre archive réelle et émotions mises en scènes. 

Entendre malgré tout 

La cinéaste n’a-t-elle toutefois pas raison de rappeler que cette voix ne peut pas être rangée dans le flux des images vues, partagées, puis oubliées ? Son film est moins un tombeau qu’une chambre d’écho : on y entend une enfant, mais aussi les adultes qui ne peuvent pas la rejoindre, la violence administrative qui entrave tout après 75 ans d’occupation et un génocide à Gaza et un autre moins médiatisé en Cisjordanie qui fabrique des procédures à la place du secours. 

Hind n’est présente que par une voix et son sismographe lumineux comme une ligne de vie qui menace à tout instant de disparaître. Une voix minuscule, immense, insoutenable. Le film oblige à rester là, dans cette pièce où chaque minute devient une faute collective, le reflet d’une impuissance pérenne face aux crimes contre l’humanité et une situation humanitaire catastrophique.  

Bertrand Tappolet 

Référence : 

La Voix de Hind Rajab (Sawt Hind Rajab) 2025, de Kaouther Ben Hania. 

Avec notamment Amer Hlehel, Clara Khoury, Motaz Malhees 

Photos : ©Jour2Fête 

Visible sur plateformes 

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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