Les réverbères : arts vivants

L’air de « Rien », tout se répète

Avec pas grand-chose, on peut en dire beaucoup. Ainsi pourrait-on résumer ce spectacle au titre à la fois simple et énigmatique, Rien, à voir au TMG jusqu’au 18 octobre.

On nous le dit en préambule : sur la scène du TMG, il n’y aura pas beaucoup de choses, ni en termes de marionnettes, ni en termes de décor, ni même en termes de paroles. Car tout ou presque se dévoile grâce au geste et à la musique diffusée au plateau. Sur celui-ci, une grande table blanche. On retrouve également deux comédiennes-marionnettistes, Aurélie Gourvès et Délia Sartor, qui manipuleront Rien, le personnage clownesque qui donne son nom au spectacle. Rien, donc, c’est un personnage fait de chiffon, une marionnette on ne peut plus simple et basique, manipulée à quatre mains. Après avoir appris à se tenir debout, à marcher, et à utiliser ses mains, il affronte à ce à quoi tout-e humain-e fait face : découvrir le monde, se confronter à ce qui peut faire peur, être curieux/se, croire, s’ennuyer, posséder, construire, détruire… Car Rien n’est pas meilleur ou moins bon que les autres : comme tout le monde, il suit les mêmes schémas que nous, individus ou sociétés, modernes ou anciennes. Comme une illustration d’un cycle qui se répète malgré nous, au final.

« Qui ne sait rien, de rien ne doute »

Comme nous tout-es, Rien débute son périple en découvrant d’abord son propre corps : de drôles de membres qui lui permettent de s’emparer d’objets, de se gratter la tête ou de cacher son visage. Puis d’autres qui lui permettent de voir les choses d’un peu plus haut, de se mouvoir, de se rapprocher un peu plus du bout du monde – du moins du rien, qui se limite jusqu’ici à la table sur laquelle il évolue. Petit à petit, des éléments, cubes ou parallélépipèdes, apparaissent autour de lui, puis disparaissent. Des bruits se font entendre quand la lumière baisse… Alors, il se crée un abri, construit des choses, tente d’empiler ces objets pour voir ce que cela donne. Sans trop savoir où il va, Rien découvre, apprend, tâtonne, essaie, échoue. Le tout se fait en un rien de temps, bien sûr, car ce qui prendrait, pour l’être humain, des dizaines d’années, voire toute une vie, est condensé ici en 45 minutes.

Alors, Rien fait face à ses incertitudes, ses incompréhensions. L’effet de surprise est là, pour lui, et fait souvent rire les plus jeunes spectateur/trices. À commencer par sa démarche peu assurée, comme un bébé faisant ses premiers pas. Il y a aussi cette manière d’interagir avec les objets qui l’entourent et prennent vie : Rien tente de les discipliner, quitte à prendre des allures de dictateur. La désobéissance est de mise, pour le plus grand plaisir des jeunes ouailles présentes dans le public. Et que dire encore de ces moments où il s’approche du vide, en découvre la crainte que cela inspire, à grands renforts de cris, et de moqueries envers ceux qui découvrent cela après lui. Car Rien agit comme beaucoup d’humain-es : lorsque lui sait, mais pas les autres, cela lui confère une position de toute-puissance, ou de supériorité par rapport à d’autres, dont il n’hésite pas à se servir.

Ne pas parler pour ne rien dire

Dans Rien, il n’y a pas de paroles, ou presque : les seules prononcées sont de l’ordre du charabia, échangé entre Rien et les objets devenus vivants qui l’entourent. Si l’on ne comprend pas les mots, l’intention et ce qu’ils veulent dire sont tout à fait clairs. Et c’est là où l’on fait un autre lien avec l’humain : sans toujours parvenir à comprendre ce que dit l’autre, on trouve des terrains d’entente, des manières de faire passer son message. Malheureusement, ce constat a aussi son pendant négatif, et Rien ne manque pas, subtilement, de l’explorer. On évoquera simplement les termes de bagarre, de guerre et de conflit. Car, et le constat est implacable, en explorant les étapes de développement de la découverte humaine, Rien devait forcément en passer par-là à un moment ou à un autre.

On nous le disait en préambule : avec presque rien, on peut raconter beaucoup de choses. Ce constat-là, lui aussi, est implacable : une belle économie de moyens, une scénographie et des marionnettes toutes simples, accompagnées par un magnifique travail de lumière – tout cela est l’œuvre d’Henry Castres, à qui il faut tirer un grand coup de chapeau – et des musiques originales au saxophone et à l’accordéon signées Emile Parisien. Ces différents éléments contribuent à raconter une belle histoire, aux enfants comme aux adultes, en abordant un nombre incalculable de thématiques. On dit parfois que le mieux est l’ennemi du bien : ici, le peu en est l’allié. On soulignera encore l’apparente légèreté avec laquelle tout est amené. Car on rit beaucoup, et le personnage avec nous. Pourtant, derrière cela, on réfléchit à beaucoup de choses. Un joli tour de force réussi en à peine 45 minutes, avec un minimum de moyens et de mots, mais avec de la poésie et un cœur gros comme ça. On en redemande.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Rien, de la Cie Atelier des Songes, du 7 au 18 octobre 2026 au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Jeu et manipulation : Aurélie Gourvès et Délia Sartor

Scénographie, décor, marionnettes et lumières : Henry Castres

Assistant-es mise en scène : Cristina Iosif et François Accard

Musique : Émile Parisien (Album La Belle Époque, duo saxophone-accordéon)

https://www.marionnettes.ch/spectacle/rien

Photos : ©Henry Castres

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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