Les réverbères : arts vivants

L’Alchimic ou l’art de jouer dans les bourrasques

Deux décennies et une tempête. Alors que le Théâtre Alchimic traverse l’une des périodes les plus mouvementées de son histoire, la petite salle carougeoise choisit de continuer à faire ce qu’elle sait faire de mieux : jouer. Entre incertitudes financières, bras de fer institutionnel et programmation volontairement ambitieuse, cette nouvelle saison rappelle combien les scènes indépendantes sont des trésors fragiles. Et combien, surtout aujourd’hui, il importe de les préserver.

Feydeau en coulisses

Il est des saisons théâtrales qu’on présente avec champagne, petits fours et certitudes budgétaires. Et puis il y a celle de l’Alchimic. Vingt ans après son ouverture, ce théâtre traverse une de ces dépressions dont le monde culturel a le secret : subventions suspendues, guerre de communiqués, comité secoué, confiance institutionnelle abîmée et deuxième moitié de saison encore suspendue à des décisions administratives. Bref, côté coulisses, ça joue du Feydeau.

Sur scène, heureusement, le théâtre continue. Et c’est peut-être l’essentiel. Parce qu’au milieu des procès-verbaux, audits, démissions, pétitions et autres réjouissances administratives, on risquerait presque d’oublier pourquoi existe un théâtre : pour qu’un soir des femmes et des hommes entrent dans une salle obscure, s’assoient les uns et les unes à côté des autres et regardent d’autres humains essayer de comprendre ce drôle de bazar qu’est l’existence.

Un lieu précieux

En investissant cette ancienne salle de cinéma devenue écrin d’une centaine de places, Pierre-Alexandre Jauffret a construit un lieu singulier dans le paysage théâtral genevois : des textes contemporains ou revisités, une approche pluridisciplinaire, la mise en avant des jeux d’acteurices, des créations locales, une proximité presque physique avec le public et cette volonté constante de parler du monde sans oublier qu’au théâtre, même lorsque tout va mal, on peut encore rire.

La saison 2026-2027 en apporte une nouvelle démonstration. Huit spectacles sont annoncés, mais seuls les quatre premiers, de septembre à décembre, sont pour l’heure garantis. Les quatre suivants, entre janvier et juin, restent tributaires de la résolution du conflit en cours. Les abonnements se prennent donc par demi-saison. On a connu concept marketing plus réjouissant. Mais rarement métaphore aussi parfaite de notre époque : réserver aujourd’hui en espérant que demain existe encore.

Que voulons-nous préserver ?

Il appartient donc aux autorités, à l’association et aux personnes concernées d’établir sereinement les responsabilités. Mais une autre question, elle, nous concerne toutes et tous : que voulons-nous préserver ? Parce que pour les artistes du théâtre indépendant genevois, une petite salle comme l’Alchimic n’est pas une ligne comptable parmi d’autres. C’est un outil de travail. Un plateau. Des technicien-nes. Des répétitions. De la sueur. Des heures supplémentaires. Des engueulades. Des miracles aussi. Un endroit où une compagnie peut transformer pendant quelques semaines une idée en cette chose aussi improbable qu’indispensable qu’on appelle un spectacle. Bref, un trésor.

Et les trésors culturels sont curieux : on comprend souvent leur valeur lorsqu’ils sont menacés. À l’heure où l’argent public pour la culture devient partout objet de tensions, où les compagnies indépendantes passent parfois davantage de temps à remplir des dossiers qu’à remplir des salles, défendre les petits théâtres ne signifie évidemment pas les soustraire aux exigences de transparence et de bonne gouvernance. L’argent public impose des règles et c’est heureux. Mais contrôler une institution ne devrait pas conduire à oublier ce qu’elle produit : du lien, du travail artistique, des émotions, de la pensée et cette indispensable possibilité de regarder notre monde autrement.

Justement, la programmation annoncée par l’Alchimic ressemble étrangement à ce qu’il traverse : elle parle d’amours compliquées, d’idoles, de pouvoir, d’exclusion, de métamorphoses, de femmes qui s’émancipent, de fin du monde et de poésie comme résistance. Tout un programme. Dans tous les sens du terme.

Aimer mal, mais aimer quand même

Du 15 septembre au 4 octobre, Chronique d’une liaison passagère, adaptée du film d’Emmanuel Mouret et Pierre Giraud, et mise en scène par Elidan Arzoni, ouvrira la saison. Une femme et un homme décident d’entretenir une relation légère, sans avenir, sans jalousie et surtout sans amour. Autrement dit, ils établissent consciencieusement toutes les conditions nécessaires pour tomber amoureux. La comédie promet de jouer avec le désir, l’infidélité, les arrangements sentimentaux et les magnifiques contradictions dont Homo sapiens est capable dès qu’il prétend maîtriser son cœur. Au centre, une femme libre qui assume ses choix et ses pulsions. Voilà qui devrait joliment bousculer quelques vieux logiciels amoureux.

Que je t’aime… un peu trop

Changement de registre du 7 au 17 octobre avec Je ne suis pas Johnny, écrit et interprété par Guillaume Marquet et mis en scène avec Nathalie Sandoz. Nous sommes le 4 septembre 1999, au Stade de France, avant un concert de Johnny Hallyday. Il pleut. Beaucoup. Et dans cette attente météorologico-messianique apparaît la figure du fan. Pourquoi avons-nous besoin d’idoles ? Que projetons-nous sur elles ? Comment un chanteur, un sportif ou une équipe de foot devient-il un morceau de notre identité ? Guillaume Marquet chantera en direct quatre tubes du Taulier. On pourra donc méditer sur la construction du moi tout en ayant éventuellement très envie d’allumer le feu. Le théâtre est aussi fait pour cela.

Big Brother raconte des histoires aux enfants

Du 12 au 29 novembre, place à une œuvre autrement inquiétante : L’Homme oreiller de Martin McDonagh, mise en scène par Dylan Ferreux. Dans un État totalitaire, un écrivain est arrêté lorsque la police découvre que plusieurs crimes ressemblent étrangement à ceux qu’il décrit dans ses histoires. Le dispositif tient du polar, du thriller psychologique et de la fable politique. Qui est responsable de la violence : celui ou celle qui l’accomplit, l’imagine, la raconte ou la société qui la produit ? La question n’a rien d’anodin à une époque où certains pouvoirs rêvent à nouveau de contrôler les récits, les mots, les images et celles et ceux qui les fabriquent.

Nous sommes tous des cafards

Pour clore cette première demi-saison, du 8 au 18 décembre, Benjamin Knobil s’attaque à La Métamorphose de Kafka. Gregor Samsa se réveille transformé en insecte. Embêtant pour aller travailler. Mais comme toujours chez Kafka, le fantastique n’est qu’un miroir grossissant. Le monstre véritable est-il celui qui possède soudain six pattes ou la société qui décide qu’un être devenu improductif ne mérite plus tout à fait d’exister ? Voilà une interrogation qui pourrait résonner fort à l’heure où notre valeur semble parfois se mesurer en tableaux Excel, performances, rendement et capacité à rester fonctionnels quoi qu’il arrive.

Et si demain existe…

La seconde partie de saison est plus incertaine. Elle n’en est pas moins alléchante. Du 21 janvier au 10 février, Cendrillon de Joël Pommerat, mise en scène par Valentin Rossier, devrait rappeler que les contes servent moins à endormir les enfants qu’à réveiller les adultes. Ici, deuil, famille recomposée, cruauté et fantastique se mélangent dans cette langue si particulière de Pommerat où l’enfance devient le laboratoire de nos blessures futures.

En mars, Calamity, de Frédéric Landenberg, redonnera chair à Calamity Jane. Derrière la légende de la femme qui tenait tête aux cow-boys se découvre une autre figure, tendre et vulnérable, notamment à travers les lettres adressées à sa fille. Deux femmes revendiquent justement cette filiation. Qui dit vrai ? Et au fond, quelle importance lorsque le mythe permet de raconter l’émancipation d’une femme refusant la place que les hommes avaient préparée pour elle ?

Puis viendra en avril Trois mecs au bol, de la compagnie Don’t Stop Me Now : trois ahuris, la finitude, la fin du monde et suffisamment d’absurde pour espérer survivre aux deux. Un spectacle créé au Théâtricul il y a deux ans et annoncé comme un ras-le-bol des récits apocalyptiques. Voilà déjà une excellente raison d’y aller : entre guerres, climat, autocrates et notifications push, nous avons probablement consommé notre quota de catas jusqu’en 2034.

Et la saison devrait s’achever du 20 mai au 2 juin avec L’Envol de Prévert, de Narcisse. Après plusieurs passages à l’Alchimic, le slameur y dialoguera cette fois avec Jacques Prévert autour de la paix, de la liberté, de la nature et des oiseaux. Amener la poésie au théâtre pour aborder des thèmes intemporels, on ne peut pas s’y tromper.

Mise en abyme

Au fond, il y a quelque chose de profondément kafkaïen à présenter huit spectacles dont quatre ne savent pas encore s’ils pourront exister. Quelque chose de beckettien à attendre une subvention. Quelque chose de moliéresque dans certaines guerres d’association. Et probablement un peu de Shakespeare lorsque s’affrontent pouvoir, argent, fidélité et trahison. Autrement dit : même lorsque le théâtre est menacé, nous sommes encore au théâtre. Un théâtre n’est jamais seulement quatre murs, cent fauteuils et une ligne de subvention. C’est un endroit où l’on fabrique de l’imaginaire. Et en ces temps où l’on économise beaucoup sur ce qui ne semble pas immédiatement rentable, il serait peut-être bon de se souvenir que certaines richesses ne figurent dans aucun bilan.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :
Présentation de la demi-saison 2026-2027 du Théâtre Alchimic sur le site du théâtre :
https://alchimic.ch/programation-septembre-decembre-2026/

Photos : © Alchimic

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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