Le cirque du couple

Du 28 avril au 1er mai 2022, le Théâtre Forum Meyrin accueille sous chapiteau Dans ton cœur, un époustouflant spectacle de cirque, théâtre et musique de la compagnie Akoreacro, qui raconte avec inventivité, humour et ironie les acrobaties qu’il faut souvent faire si on veut essayer de tenir en couple.

Ça démarre sur les chapeaux de roues, sous un orage qui gronde, prémices à un coup de foudre amoureux. Une femme fuit des mauvaises pensées, un homme vient à son secours, ils font l’amour, décident d’habiter ensemble dans un appartement qui s’agrandit au fur et à mesure de l’arrivée de enfants ; puis la routine s’installe dans le ronronnement de l’électroménager, l’usure de soi et de l’autre, le rêve d’un ailleurs, des soirées adultères, la dispute, la rupture et… e la nave va… et nous avec.

Il y a d’abord la puissance de la musique. En altitude, un orchestre déchaîné qui nous embarque dans une histoire enflammée sans une minute de répit. Cette course en avant musicale rythme l’ensemble du spectacle en s’appuyant sur une base jazzy entraînante, parfois dissonante, voire assourdissante sur la durée, qui n’est pas sans rappeler la folie du No smoking Orchestra d’Emir Kusturica.

Dès les premières notes, on ne sait plus où donner de la tête tant « ça pète de partout » :  Chorégraphies d’ensemble, combats improbables, prouesses acrobatiques, machines à laver et sacs de linge sale qui volent, frigos lumineux qui balancent, micro-ondes qui grésillent, voltiges des corps qui s’envoient en l’air (au propre comme au figuré), force et précision des porteurs, ça s’enflamme, ça s’amourache, ça s’émerveille, ça se renverse, ça se baisouille, …

La première demi-heure de ce joyau artistique interdisciplinaire est extraordinaire. D’acrobaties en poésie, les douze artistes sont vraiment géniaux, très impressionnants et nous permettent d’entrer de plain-pied dans cette fresque tourbillonnante dont on ressort comme après un tour sur le grand huit de nos fantasmes les plus délirants. C’est le début du couple, le temps de la passion.

Mais comment tenir pareil rythme ? Au risque de saturer, l’histoire et ses aléas continuent sur un tempo tout aussi rapide. Alors ça se jalouse, ça se trahit, ça se baffe, … Et les numéros s’enchaînent, comme les jours à nos vies. On sent l’engagement, la prise de risque, les égarements, la peur de se perdre et la joie de se retrouver. Tout cela traité de manière symbolique grâce à une excellente maîtrise circassienne. À tel point que les deux protagonistes principaux – voltigeurs de leur état – sont capables de rajouter de l’humour au milieu de leurs cascades insensées.

À travers les étapes de cette vie de couple en crise, le spectacle aborde nos quotidiens dans ce qu’ils ont de plus médiocre et de plus sublime. Dans une mise en scène à 360 degrés, la troupe d’Akoreacro, menée par le scintillant Pierre Guillois, fait preuve d’une inventivité débridée. Un seul exemple : le mur de tapis de gymnastique dressé au milieu du chapiteau, coupant de facto celui-ci en deux et plaçant le public tantôt côté scène, tantôt côté coulisses.

On assiste alors à la fabrique de cet objet artistique polymorphique et on voit d’autant plus toute l’effervescence du travail à faire dans le magasin pour que la vitrine soit si éblouissante.

L’ensemble donne un sentiment de puissance incroyable, c’est une performance collective qui ne se rend peut-être pas tout à fait compte de sa force, comme un fleuve qu’on tente d’endiguer mais qui reste un cheval fou malgré tout. C’est original, délirant, excessif, onirique et, à plusieurs moments, littéralement incroyable. Mais comment font-ils ? Comment font-ils pour défier ainsi les lois de la gravité et de l’équilibre ? Comment font-ils pour maîtriser leurs corps et leur art à ce point ? Comment font-ils pour que tout soit si précisément chorégraphié dans le bazar apparent de l’ensemble ? Et comment font-ils pour que s’envole, au faîte du chapiteau, l’amoureuse dans une baignoire remplie de mousse tandis que son amoureux de nageur, en équilibre inversé sur un trapèze, essaie de mettre du sens à tout ça, sous le regard d’un saxophoniste palmé ? En un mot, comment font-ils pour être si beaux ? La réponse tombe du ciel artistique comme un miracle : ils font leur travail d’artisans multi-talentueux et c’est un privilège rare que de pouvoir y assister.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Dans ton cœur, du 28 avril au 1er mai au Théâtre Forum de Meyrin (sous chapiteau).

Production : Association Akoreacro

Mise en scène : Pierre Guillois

Avec Claire Aldaya (voltigeuse), Romain Vigier (acrobate, porteur), Basile Narcy (acrobate, porteur, jongleur), Maxime La Sala (porteur cadre), Andreu Casadella (acrobate, trapèze Washington), Antonio Segura Lizan (voltigeur), Pedro Consciência (porteur, acrobate), Joan Ramon Graell Gabriel (porteur, acrobate), Sébastien Lépine (porteur, acrobate), Vladimir Tserabun (contrebasse, violoncelle, basse), Gael Guelat (batterie, percussions, guitare), Nicolas Bachet (saxophone, acrobate) et Johann Chauveau (clavier, flûte).

Photos : © Richard Haughton et Akoreacro

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.