Le poisson volant

Un authentique survol de souvenirs urbains – Calaferte, dans une mise en scène de Françoise Courvoiser, à voir aux Amis musiquethéâtre.

Avec Requiem des Innocents et Septentrion, les Amis musiquethéâtre propose deux pans d’un triptyque commencé par le spectacle Partage des vivants présenté l’année dernière. Écrit par Louis Calaferte, un écrivain français qui puise ses souvenirs d’enfance dans son faubourg, ces deux monologues évoquent un passé dur ou la plus petite réussite scolaire est tenue comme le début d’une trahison. Ainsi, se positionnant tel le poisson volant, Louis Calaferte évoque sans baratin, depuis le haut, le monde de son passé, trempé dans un sirop de la rue dilué par la violence du quotidien.

Au fond de scène, au bord du fil de l’existence, un chemin de cailloux qui longe un vide sous un ciel qui l’est tout autant, qui peut rappeler la lumière évoquée par ceux qui ont fait l’expérience de mort imminente. Car dans ces deux récits, la mort est bien vivante et rôde tel un ectoplasme entre les personnages extraits de l’univers de Calaferte. Pour ce dernier, la vie a placé le chemin en-dehors et rare sont les moments d’enfance et d’adolescence où il se risquait à l’emprunter.

C’est le témoignage du Petit Nicolas en version hard. Sans rires ou des bien moches, avec des amitiés tout aussi fortes dont le terrain de jeu serait un faubourg à l’ombre de la richesse, dirigé par des règles de voyous. Ici, la plus petite honnêteté, la plus mince des réussites est sifflée hors-jeu et le banc de touche se concrétise par des beignes et des baffes. C’est la dure loi de ceux qui la refusent. À l’image du film de Kubrick Orange Mécanique, ou les règles et codes sont imposés par Alex, ici Schborn.

José Lillo, CALAFERTE, Théatre des amis, le 09.12.22 Photo: David Wagnières / www.davidwagnieres.ch

Un récit urbain où les mômes ont pris le pouvoir sur les gens, les choses, les filles, les autres et perdu le leur sur leur vie, leur liberté. La force de ces deux textes et dans l’œuvre de Calaferte, c’est de tisser ses souvenirs dont personne ne voudrait dans une poésie que chacun aimerait écrire. Il en est de même pour la mise en scène de Françoise Courvoisier, de révéler un fort contraste entre le fond de cuve de cette enfance, avec des intonations, des gestes et des déplacements qui pourraient avoir lieu dans un salon.

Requiem des Innocents est dit par Felipe Castro, qui est un acteur précieux dans ce type de texte. C’est le parcours d’un merdeux qui n’a pas totalement perdu le goût de l’existence, qui se pense libre en étant tout de même conscient des raisons qui le poussent à toutes les transgressions. La famille d’abord : le père alcoolique invétéré et violent comme il se doit, la mère aux grossesses chroniques, maladroite en faiseuse d’ange. Puis, les amis, les potes, les copains… Ceux qui baignent dans le même jus de déviance et les victimes, les filles qu’on baise, les mecs qu’on viole, le père qu’on fauche, les mères et le monde qu’ils emmerdent !

Septentrion est dit par José Lillo, dont la voix gutturale et le maintien saisissent parfaitement le personnage grandissant. On le retrouve se rêvant écrivain et surtout en pleine maturité sexuelle, possédant la ferme volonté d’utiliser au mieux les attributs de son pantalon. Le climat malsain glisse vers de la pornographie vécue, saisie à pleine main par une Hollandaise vorace qui engloutit avec son sexe celui du héros qui, lui, échange son épuisement d’amant contre de l’argent. Il y trouve son compte, elle pas tout à fait. Car à sa gloutonnerie sexuelle lui manque… L’anneau marital. Horreur !

On pourra penser au Rital de Cavana, mais en version carnaval moche tant la fête est belle et gratuitement cruelle. Pourtant et c’est là que réside une des forces de ce beau spectacle, c’est qu’il porte à l’anamnèse. De la violence, il suffit de déplacer le curseur pour s’y retrouver plongé. Ainsi que le bonheur, elle existe et concerne chacun. Dans le foyer, un spectateur évoquait : les assiettes de soupe qui traversaient la cuisine.

Voir ce spectacle c’est non seulement découvrir deux très beaux textes, mais c’est aussi comprendre qu’il y a en nous tou.te.s de la violence. Celle reçue, celle donnée. À nouveau, à chacun de déplacer le curseur.

Jacques Sallin

Infos pratiques :  Requiem des Innocents et Septentrion, de Louis Calaferte aux Amis musiquethéâtre, du 10 au 29 mai 2022.

Mise en scène : Françoise Courvoisier

Avec : José Lillo et Felipe Castro

Photos : © David Wagnières

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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