Les cathédrales sonores d’Anna von Hausswolff
Mêlant orgue, voix souvent réverbérée, goût par les compositeurs contemporains dont Arvo Pärt pour le côté prière musicale et fresque vocale intense, dark folk électrique, art pop funèbre, liquid jazz, fluidité atmosphérique et son post-metal lyrique, la Suédoise Anna von Hausswolff a signé un set aussi puissant que troublant à l’Alhambra, dans le cadre du Festival Antigel.
La salle de la rue de la Rôtisserie, habituellement vouée aux ambiances plus intimes, s’est transformée en vaisseau spectral. Le public, silencieux, presque recueilli, s’attendait à ce que l’on connaît d’elle : cette ferveur gothique patiemment construite depuis ses débuts, ces longues plages de drone où l’orgue règne en maître absolu. Fille de l’artiste sonore Carl Michael, Anna von Hausswolff était à l’origine cette organiste venue du froid capable de faire dialoguer les 9000 tuyaux d’un instrument parfois monumental avec les abysses de l’âme humaine.
Mais ce soir-là, quelque chose a basculé tandis que ces prestations scéniques affichent désormais régulièrement sold out en Europe et aux États-Unis. Et les comparaisons dès Ceremony en 2013 avec Kate Bush, Nico ou Diamanda Galás de fleurir. Dès les premières mesures de Facing Atlas, le ton est donné. Une tessiture mélodique, tour à tour incantatoire et réverbérée, mise en profondeur par une cascade d’échos tuilant voix, orgue, saxophone, guitare, basse parfois jouée à l’archet, batterie et percussions électroniques.
Plus que la masse de l’orgue, c’est la voix qui frappe d’abord chez Anna von Hausswolff qui est aussi compositrice, pianiste, organiste et guitariste. Non plus uniquement cette plainte lyrique qui semblait toujours chercher le ciel, mais une urgence nouvelle, presque rugueuse chez la brindille. Elle chante ici assise de dos comme une chamane, là étendue dans l’obscurité de l’avant-scène à la manière d’une revenante. « Can’t we just run away? », interroge-t-elle, et la question résonne comme un manifeste. Le mythe d’Atlas, qui porte le monde sur ses épaules, devient métaphore des poids intérieurs qu’elle apprend à déposer.
Quête de soi
Sa voix traînante, subtilement décélérée fait merveille sur les contreforts de cette balade folk rock que l’on aime à se passer en boucle au gré d’un road trip, The Whole Woman. Ce titre down tempo qu’elle entonne ici seule, constitue l’événement de son nouvel album, un duo avec les vocalises ténébreuses, caverneuses d’Iggy Pop. Sur une atmosphère post couple imaginaire, le vieux punk prête sa voix grave à un amant fatigué, répondant aux tourments et à la force affirmée d’Anna : « Listen to me / I’m stronger than I seem / Cause I’ve been through this huge emotion / Now I’m not afraid / To go down to the harbor / And to see you once again / I’ll tell you the whole truth / And you will see me as the woman I am ». On ne retrouvera donc pas le contraste entre la fragilité vibrante de la Suédoise et la rugosité apaisée de l’Américain. Mais ce soir, ce hit crée un moment suspendu, d’une beauté mélancolique rare.
Peu après The Iconoclast et ses onze minutes déploie toute la palette du nouveau monde sonore de la Suédoise : saxophone aérien aux feulements feuilletés et papillonnements incroyablement variés d’Otis Sandsjö, percussions galopantes, synthés gazeux et orgues fulgurantes et voix spiralée en réverbération comme dans un conte fantastique. Entre envolées étrangement ululantes et vibrato de guitares comme des appels dans la nuit du monde, elle joue la carte de la sagesse et lâcher prise : « Find thе abundance in your life / Cut out the anger with a knife / Look at it wildly, let it go / And accept the freedom in your soul ».
La musicienne aime à citer pour son approche poétique des problèmes personnels et sociaux, des figures féminines. Ainsi la chanteuse et compositrice californienne Chelsea Wolfe, cheftaine de la scène dark folk – indus étasunienne naviguant à la ligne de partage des eaux entre néo folk, dark électro, goth rock ou trip hop. Mais aussi Pharmakon, le projet industriel-noise de l’artiste new-yorkaise Margaret Chardiet. Sans taire Emma Ruth Rundle, son univers folk-rock sombre et intime, si prompt à arpenter les traumatismes avec une sobriété brute. Leur capacité à mélanger ténèbres et lumière dans la poésie des textes et des ambiances sonores n’est pas sans laisser une empreinte en pointillé sur les compositions de la Suédoise.

Transe
Iconoclasts, l’album paru en octobre dernier, dont elle joue la majeure partie, est un disque de rupture assumée. Le titre est programmatique : il s’agit pour la brindille nordique de briser ses propres icônes, de renverser les autels qu’elle a elle-même érigés. Là où Dead Magic (2018) plongeait dans l’obscurité mystique d’une église de marbre à Copenhague, Iconoclasts est en quête de la lumière non sans tourments à travers la densité.
L’orgue, instrument de la transcendance, devient moteur de chair, vibrant, pulsé. Sur Stardust, les percussions moins tribales que trip hop façon Massive Attack au début du titre invitent à une transe que l’on n’attendait pas forcément d’elle. En live, ce morceau illustre parfaitement une énergie punk. Plus rythmé, presque dancefloor, le morceau n’en conserve pas moins cette intensité tellurique propre à l’artiste.
Les morceaux les plus apaisés, comme An Ocean of Time en collaboration avec l’ambient multiforme tissé de drone de l’artiste transalpin Guido Zen, qui a mis sur pied le projet Abul Mogard aux textures mélancoliques, offrent des respirations bienvenues au milieu des tempêtes. Mais c’est dans les moments d’intensité maximale que l’artiste dévoile sa nouvelle dimension.
Souffle cuivré
Une présence, pourtant, intrigue et divise. Celle du saxophoniste Otis Sandsjö, présent sur neuf des douze titres de l’album, crédité comme co-compositeur sur quatre d’entre eux. Ce prodige de Göteborg, inventeur avec Petter Eldh d’un liquid jazz aux confins de l’avant-garde, occupe sur scène un espace considérable. Il fait épisodiquement replonger dans certaines atmosphères planantes, immersives et cuivrées du trompettiste Niels Peter Molvar, un pionnier du nu-jazz scandinave, agrégeant trompette mélancolique, électronique, trip-hop et dub.
Son saxophone, tantôt aérien sur Consensual Neglect, tantôt furieux sur Struggle With The Beast, imprime sa marque sur l’ensemble du set. Dans ce dernier titre, il livre près de quatre minutes d’introduction instrumentale avant que la voix n’entre, installant un climat de tension tutoyant l’insoutenable. Dans The Iconoclast, ses motifs sinueux s’entrelacent avec l’orgue de la maîtresse de maison pour créer des textures inédites, comme si le souffle du jazz venait bousculer la solennité de la cathédrale.
Reste une question d’équilibre. L’apport de Sandsjö, frôle parfois l’omniprésence. Sur Stardust, son saxophone mime les shreds1 d’un guitariste de death metal, démonstration technique impressionnante mais qui détourne ponctuellement l’attention de l’architecture sonore patiemment construite par von Hausswolff depuis quinze ans. La collaboration, aussi riche soit-elle, interroge : à trop vouloir renouveler son univers, l’artiste n’a-t-elle pas laissé un invité de marque occuper le devant de la scène au point d’en devenir le personnage principal ?

Incantation tellurique
Cette transformation moins radicale qu’il n’y apparait au fil d’Iconoclasts, invite à la comparaison avec une autre figure majeure de la scène nordique, Björk. Si les deux artistes partagent un même goût pour l’exploration sonore et une voix hors norme, leurs trajectoires dessinent deux versants distincts de la modernité musicale.
Björk, depuis Debut (1993), construit ses mondes avec la précision d’une architecte du futur. Ses outils sont numériques : beats électroniques, traitements de voix, arrangements virtuels. À travers entre autres galettes Homogenic à Medúlla en 2004, elle déconstruit, manipule, transforme la matière vocale en terrain d’expérimentation technologique. Sa modernité est celle du laboratoire, de la métamorphose permanente.
La compositrice, musicienne et chanteuse Anna von Hausswolff procède tout autrement. Son instrument de prédilection, l’orgue à tuyaux, est une machine ancienne qu’elle apprivoise dans des espaces réels, avec leurs résonances propres, leurs imperfections. Sur The Miraculous (2015), elle utilisait déjà un orgue équipé de tuyaux partiellement immergés dans l’eau. Sa modernité ne réside pas dans la transformation numérique, mais dans la manière d’habiter des lieux chargés d’histoire. Pour en extraire des sons que personne ne semble avoir entendu avant elle.
Là où Björk danse sur les volcans islandais en mutant sans cesse, Anna von Hausswolff prie dans les entrailles de la terre, creusant inlassablement le même sillon tellurique. Pourtant, avec Iconoclasts et cette collaboration poussée avec Sandsjö, un pas de côté s’esquisse. Elle reste tellurique, mais la terre a tremblé. Les cathédrales sont toujours là, mais elles laissent désormais entrer d’autres souffles.
Intensité dramatique
La polémique des concerts annulés en 2021, lorsque des catholiques intégristes français avaient bloqué ses représentations dans des églises en l’accusant de satanisme, semble avoir renforcé sa détermination. Loin de céder à la pression, elle a répondu par une œuvre plus lumineuse, plus ouverte, sans pour autant renoncer à cette intensité dramatique voire noise postapocalyptique en clôture de certains titres, qui fait sa signature.
En quinze ans de carrière, Anna von Hausswolff a bâti une œuvre d’une cohérence rare, explorant les mêmes obsessions – la mort, le sacré, l’amour, le temps – avec une intensité croissante et des références tant mythologiques qu’intimes et à la nature. Des débuts en funeral pop aux architectures sophistiquées de drone de Dead Magic, des méditations organiques d’All Thoughts Fly à la révolte aux accents parfois punk d’Iconoclasts, elle n’a cessé d’approfondir son rapport à l’instrument et à l’espace, au risque parfois d’une certaine monotonie dans les compositions.
Renaissance
Aujourd’hui, elle n’est plus la prêtresse d’un culte ténébreux, mais une artiste visiblement émue par l’accueil genevois respectueux comme elle le souligne sur scène, qui chante l’amour qui passe, le temps qui manque, la révolte qui gronde. Même si, pour cela, elle a dû laisser entrer dans sa cathédrale un souffle parfois trop puissant.
Au gré d’une travée, une auditrice attentive aura doucement fait chalouper ses lignes de corps et son ventre arrondi par l’espérance d’une nouvelle naissance. Emmener son futur enfant baignant dans le liquide amniotique de la tendresse rencontrer les vibrations parfois dancefloor en réverbérations et volutes assourdies d’une artiste célébrant l’Alhambra comme la nouvelle « House of Love » a de quoi émouvoir. Comme rarement.
Bain forestier
En première partie de soirée, on entre dans l’univers d’Hinako Omori comme on pénétrerait dans une clairière au petit matin : par effraction douce. La compositrice nippone, installée à Londres, tisse depuis ses débuts une musique qui doit autant aux synthétiseurs modulaires qu’à la pratique du shinrin-yoku, ce « bain de forêt » japonais où l’on se laisse estamper, imprégner par l’atmosphère des arbres. Enregistrant le paysage en sismographe inspirée comme on écouterait respirer la terre, elle prise aussi les nappes plus sombres, charnues. Sa voix, qui n’était qu’une présence lointaine au début de son parcours artistique, s’avance désormais au premier plan, presque vulnérable. Les mélodies s’y superposent comme des cristaux de glace, fragiles certes. Mais d’une géométrie affûtée, tandis que des fréquences thérapeutiques travaillent nos chairs en sous-main.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
Concert d’Anna von Hausswolff, avec en première partie Hinako Omori le 13 février 2026 à l’Alhambra (Genève), dans le cadre du festival Festival Antigel.
https://antigel.ch/event/anna-von-hausswolff/
Photo haut : ©Philip Svensson
Photos concert : ©Pierre L.
