Les réverbères : arts vivants

Les verbes se déclinent

La trahison et la haine aussi, La tectonique des sentiments d’Eric Emmanuel Schmitt, par la compagnie amateur Art’Ilège, au Théâtre des Grottes, jusqu’au 24 mai 2026. 

Noire la scène, noire les âmes, rouge est la vengeance. Seuls, les visages restent blancs. Et l’amour est partout. L’amour comme raison, l’amour comme moteur, l’amour comme horizon indépassable. C’est lui qui devratrouver sa couleur. C’est ce que propose Pat LaGadji dans sa mise en scène, qui place ce texte dans la nuit des sentiments, une nuit peuplée d’ombres, avec un rai de lumière. 

C’est noir, mais c’est beau. Les élégants drapés des tentures de la scène proposés par Pat LaGadji offrent un espace gothique de cathédrale. Ce monument dressé pour Dieu, qui se trouve sécularisé ici, puisque le pouvoir céleste est remplacé ce jour par celui de l’amour des hommes pour les hommes. Belle idée qui laisse de la place au jeu, bravo. 

Des dramaturges qui écrivent sur l’amour, le théâtre en est rempli. Ils nous disent tous la même chose : que c’est la plus grande force au monde. Ici, ce n’est pas la façon de le dire, ce sont les forces qui poussent à le dire. 

On ne peut rien contre les mouvements de l’amour. C’est ce que soutient ce texte qui fait éclater un couple qui se noie plutôt dans la confusion des choses que dans l’ennui sentimental. Diane, (Marlène Stanning, très à l’aise dans son jeu) trouve que la tiédeur de son couple a pris le pas sur l’amour, encore lui. Richard, (Olivier Leutke, plus réservé dans son interprétation) tombe du ciel par cette révélation qui in fine l’arrange. On se sépare bons amis… Que dalle ! Diane va se venger de sa propre décision en broyant tout sur son passage. Seule sa mère, un personnage lunaire (Denise Huc, avec une interprétation légère) échappe à la tectonique de l’égarement des conduites humaines. 

Car dans ce qui est proposé, la haine – ce sentiment détestable – est prolongée par le carnaval d’une vengeance moche et c’est Elina (Nathalie Heiniger, qui défend joliment son rôle), une jeune prostituée qui va en faire les frais. Ici, même les femmes tondent les femmes. Rodica (Marie-Josée Baeriswil, un peu en sur-jeu) tente de faire un rempart de son corps et de son caractère. L’interprétation des personnages est bonne et la troupe plonge avec légèreté dans le vice des hommes et en ressort grandie.  

Quel est le plan ? Faire que Richard épouse Elina, puis tout faire sauter en jetant à sa figure le passé de la mariée pour tout salir. Cette déchirure du monde qui sera de proposer le divorce au lendemain matin d’une nuit de noces, devrait posséder plus de rage, de passion, de profondeur que l’acceptation molle qui est proposée dans l’écriture des dialogues. Une scène qui dans son écriture manque de profondeur et ce n’est pas la seule.  

Quoi qu’il en soit, cette pièce exige une véritable maîtrise du jeu ainsi qu’une direction d’acteurs d’une grande précision – et celles-ci sont bien au rendez-vous. La mise en scène, ponctuée de beaux moments, ainsi que l’interprétation élégante proposée par la troupe, permettent d’approcher et de déchiffrer avec finesse les complexités des sentiments humains. On peut appeler cela de la poésie. 

Jacques Sallin 

 Infos pratiques 

La tectonique des sentiments, d’Eric Emmanuel Schmitt, par la Compagnie Art’Ilège, au Théâtre des Grottes du 12 au 24 mai 2026. 

Mise en scène : Pat LaGadji 

Avec Olivier Leutke, Marlène Stanning, Denise Huc, Nathalie Heiniger, Marie-Josée Baeriswil 

https://www.geneve.ch/agenda/tectonique-sentiments-schmitt  

Photo : © Pat LaGadji 

Jacques Sallin

Formé à l'université de la ferme et à l'atelier du Victoria Hall, c'est avec cette double culture qu’il s'approprie le monde. Il tenté de conjuguer les choses en signant des textes et des mises en scènes. La main, le geste, la phrase, le mot, c'est pour lui toute l'intelligence de la scène.

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