Le lac ricane
Avec STURBZEP, Sophie Perez et la Compagnie du Zerep font remonter Nessie, les canulars, les peurs d’enfance et tout un théâtre du faux, capable de gratter le réel jusqu’à l’inquiétude. À découvrir au Festival de La Bâtie en septembre.
Il faut entrer dans ce spectacle comme on s’approcherait d’un lac trop calme : en se méfiant de la surface. Sous l’eau dormante affleurent des fonds de carnaval médiéval, des masques latex parfois proches des créatures de cauchemar de la saga du Seigneur des Anneux de Peter Jackson. On songe aussi épisodiquement aux visages masqués et parodiques imaginés par la photographe et performeuse Cindy Sherman. Et à des lutins à la Paul McCarthy, figures enfantines ou folkloriques basculées vers le grotesque.
Chez Sophie Perez, qui vient des arts plastiques et de la scénographie, le monstre du Loch Ness n’est pas un thème à illustrer, encore moins une légende à dépoussiérer. Il devient un leurre collectif remis en circulation pour voir ce que le théâtre peut encore fabriquer avec du faux, du gonflable, de la croyance et du ridicule. Même le titre, STURBZEP, presque imprononçable, semble tomber d’une commode éventrée.

Jeu en crise
Dès l’ouverture, devant un rideau verdâtre, le duo de plasticiens suisses Les Bastien’s déroule une parole étrange, presque divinatoire, qui glisse des enfants perdus au monstre du Loch Ness, entre poésie absurde et soupçon d’imposture. Acteur historique du Zerep qui s’imposera bientôt en phoque humain irrésistible de drôlerie déjantée et de music-hall transformiste, Stéphane Roger vient casser ce dispositif d’un coup sec : « Vous êtes en train de jouer ou quoi ? », s’énerve-t-il. La scène se déplace aussitôt vers une querelle de plateau : qui joue, qui a le droit d’être là, que vaut une adresse au public quand elle exhibe trop bien ses ficelles ?
Le t-shirt rouge à l’effigie de Christopher Walken porté par Stéphane Roger agit alors comme un petit manifeste contre le jeu théâtral traditionnel. Walken, ici, représente l’idée d’un acteur qui ne force pas la métamorphose, mais laisse le rôle apparaître dans les silences, les écarts, les rythmes cassés. Roger prolonge cette ligne : il ne joue pas frontalement, il dérange le jeu, le coupe, le met en doute. Et le spectateur, pris dans cette hésitation, ne sait plus très bien où commence la scène ni où finit sa contestation.
Maison-piège
Puis surgit Sophie Lenoir, actrice fétiche de la compagnie depuis ses débuts : perruque afro noire, pull blanc pailleté, jambes nues, hauts talons brillants. Bonimentrice magnifique, elle chauffe la salle, mord l’espace de son « cha-cha-cha » psalmodié au micro, impose une présence entre meneuse de revue détraquée, diva comique et pythie de cabaret hanté. Dans sa bouche, la poésie devient une affaire trop simple pour ne pas être dangereuse.
Sur scène, STURBZEP installe une maison en maquette, des rives, des objets tirés du sable, des silhouettes de boîte à musique revenues d’un XIXe siècle mental. Un couple vit au bord du Loch Ness : lui, gynécologue ; elle, femme en attente du monstre ou du touriste, on ne sait trop. Elle rapporte de la berge un chien empaillé, des livres mouillés, une boucle de ceinture en forme de canard, un plat à apéritif, un couvercle de boîte de chocolats orné de L’Origine du monde. « Regarde ce que j’ai trouvé dans le sable » devient une formule magique, mais aussi une impasse. On ramène, on classe, on encombre. La maison n’est plus une maison : c’est une façade, un ventre, un piège où les morts et les accessoires se gardent avec la même mauvaise conscience.

Apparitions
Dans ce climat, la danseuse et chorégraphe chinoise Erge Yu arrive comme une énigme fragile. Petite personne trouvée au bord de l’eau, d’abord muette, impossible à assigner simplement à un âge, un genre ou une origine, elle déplace la farce vers une blessure plus contemporaine. Le spectacle ne la transforme pas en symbole appuyé ; il la laisse troubler l’économie du plateau. Son solo, traversé de voguing, de contorsions post-butô, de grimaces expressionnistes et de grotesque acide, fait vaciller autre chose que la légende écossaise : notre besoin de remplir le vide avec des annonces, des objets, des mirages et du sérieux.
STURBZEP prolonge ainsi le théâtre d’inversion que Sophie Perez travaille depuis plus de vingt-cinq ans : capharnaüm savant, forme qui part de travers pour mieux révéler ce qu’elle contient. Après les dérèglements de La Meringue du souterrain à l’Arsenic ou le passage de Titus Andronicus au hachoir grand-guignolesque dans La Vengeance est un plat au Théâtre Saint-Gervais, ce nouvel opus paraît plus lacustre, plus pneumatique, plus fantomatique.
Le monstre ne surgit pas comme une révélation : il se gonfle, se dégonfle, devient tête moustachue rappelant Giorgio Moroder, l’un des grands architectes de la disco électronique, Sainte-Vulve, tentacules, procession de lutins rouges. L’artifice n’est jamais masqué. Le théâtre dit : regardez, c’est faux. Puis il ajoute : regardez encore, vous y croyez déjà.

Bricolé, visionnaire
La scène du gonflage, avec ventilateur, brouillard, sculptures qui s’animent et Sophie Lenoir surgissant comme une prêtresse d’opérette infernale, concentre ce que le spectacle réussit de plus fort. Là, le Zerep retrouve sa puissance d’apparition. La matière respire, les corps deviennent des morceaux de machine, les masques semblent penser. Jusqu’à l’apparition d’un Stéphane Roger portant marcel et boxer blancs. Muet, il est inquiétant comme rarement. Avec son masque de casse-noisette semblant sortir d’un film d’horreur fantastique (Casse-Noisette Massacre, film de série B signé Becca Hirani, parmi d’autres). Et le ridicule touche soudain au cérémoniel et à la culture populaire.
La musique live d’Hackedepicciotto creuse encore cette dérive. Vêtus d’élégants costumes couleur crème, Danielle de Picciotto et Alexander Hacke enveloppent live les images d’un cabaret sonore d’une foisonnante inventivité. L’industriel y rencontre le mélodique, le blues, le post-punk, le métal, le jazz déstructuré, le« jump blues » style country, la pop mélancolique et crépusculaire. Sans taire l’archaïque et le rocailleux arrosé d’une lampée de cha-cha-cha. La bande-son n’accompagne pas seulement le plateau : elle lui donne une gravité de fête foraine après la catastrophe. Le Zerep est souvent à son meilleur lorsqu’il fait tenir ensemble le pauvre et le somptueux, le bricolé et le visionnaire, le gag et la hantise.
Coutures visibles
Mais STURBZEP n’est pas un bloc parfaitement tenu. Le spectacle avance par tableaux, visions, séquences aimantées plus que développées. Cette construction appartient à son ADN, mais elle laisse parfois voir ses coutures. L’inventaire des objets sortis du sable, les portes fermées, les verres brisés hors champ, les appels téléphoniques sans réponse, les échanges volontairement boiteux produisent d’abord une jubilation sèche : un burlesque répétitif, réglé comme un coucou suisse. Puis certaines situations tournent sur elles-mêmes, sans toujours trouver une nouvelle marche. Chez Sophie Perez, l’accumulation enivre autant qu’elle peut saturer. Le plateau déborde d’amorces, de matières, de pistes ; tout ne respire pas avec la même nécessité.
Le film-épilogue, tourné en Bretagne autour d’une maison posée sur une falaise qui s’érode, accentue cette impression ambivalente. Il prolonge le goût des faussaires, raconte le couple et l’explorateur arnaqueur qui promet le monstre sans jamais le livrer, assume l’irréalisme, les faux raccords, les dérapages sonores. Mais après la présence physique des corps, des lutins, des gonflements et des objets, l’image projetée paraît parfois refermer ce qui gagnait à rester instable, vivant, respirant sous nos yeux.

Foi du faux
Ce qui demeure pourtant, c’est la singularité de cette langue scénique. Peu de compagnies savent encore faire du grotesque un instrument aussi précis. Chez Sophie Perez, l’idiotie n’est jamais un relâchement ; elle est une manière de refuser la respectabilité des formes. Le canular, de Nessie à Andy Kaufman, n’est pas une simple blague, mais une force de déstabilisation.
On sort de STURBZEP avec une impression mêlée : celle d’avoir traversé une baraque mentale superbe et encombrée, parfois trop pleine d’elle-même, mais traversée par des éclairs que personne d’autre ne saurait produire ainsi. Une vulve en bonne sœur, un phoque d’opérette, une tête moustachue, des poupées flottantes, une enfant trouvée dans le sable, des phrases qui titubent entre poésie et déchet : tout cela pourrait n’être qu’un cabinet de curiosités. Mais quand le lac se met à ricaner, quand la farce laisse passer sa mélancolie noire, on retrouve ce théâtre rare qui ne cherche pas à rassurer. Il fabrique des monstres pour vérifier que nous sommes encore capables d’en avoir besoin.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
STURBZEP, par la compagnie du Zerep, créé à l’Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne, du 7 au 9 mai 2026, puis reprise à la Maison Saint-Gervais, dans le cadre de La Bâtie – Festival de Genève, du 3 au 5 septembre 2026.
Conception, mise en scène, scénographie : Sophie Perez
Textes : Sophie Perez, Pacôme Thiellement
Avec Sophie Lenoir, Stéphane Roger, Erge Yu, les musicien ne s hackedepicciotto, le duo Bastien’s. Et la participation de Gilles Gaston-Dreyfus (film)
https://arsenic.ch/spectacle/compagnie-du-zerep-sturbzep/
Photos de répétition : © Compagnie du Zerep
