L’étang et la mer
Deux monstres sacrés au bord de leur vie – La colère du Tigre, de Philippe Madral, par La Compagnie Théâtre du Miroir, à voir à La Traverse jusqu’au 20 septembre 2026.
Ce spectacle est tout à la fois : une comédie, une histoire d’amour et une histoire d’hommes. Les caractères sur scène semblent identiques ; l’amitié tente de tout diriger, l’amour de tout envelopper et pourtant, ils s’opposent parfois avec force, tels deux chenapans au bord de leur vie. Malgré les heurts et les affrontements, une profonde amitié les unit. C’est sans doute cette tension qui émane de ces deux vies qui a amené Philippe Madral à écrire ce texte d’une splendeur éclatante, à propos de l’amitié qui lie Claude Monet à Georges Clemenceau.
L’un peint au bord de l’eau. L’autre vit au bord de la mer. Ils possèdent tous les deux une gloire qui est aujourd’hui derrière eux. Il leur reste une chose à terminer : leur vie. Ce qui les lie ? Une amitié qui aura tout vécu, dans un monde qui aura lui-même tout vécu. Alors, sur scène, on retrouve un vieux crabe et un vieil hérisson – comme ils aimaient à se nommer affectueusement –, tout droit sortis de Ceux de chez nous, ce chef-d’œuvre pionnier du cinéma de Sacha Guitry.

Thierry Piguet, dans sa mise en scène, a rejoint l’axiome de Jean-Laurent Cochet, celui de « l’effacement éclatant ». Une mise en scène qui s’efface derrière le texte et sert les personnages. Clemenceau (Daniel Nasr) invite Claude Monet (Jean-Pierre Gos) dans sa maison de campagne, au bord d’une plage en Vendée. La raison ? Que Claude Monet termine ses Nymphéas pour la salle de l’Orangerie à Paris. Est présente sa gouvernante, Clotilde (Sonia Müller), pilier de la maison, qui veille scrupuleusement sur sa santé. Il y a aussi Marguerite (Caroline Cons), le dernier émerveillement amoureux du Tigre.
« Je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir. »
Ce texte semble suivre une ligne droite, la trame est limpide, mais le talent de l’auteur pour présenter les obstacles et raffiner les détours est remarquable. Par le jeu des artistes, il règne sur scène une épaisseur, une force qui balaie l’attendu des choses et ouvre toutes les facettes de ce face-à-face.
« Tu dois terminer tes Nymphéas pour l’Orangerie ! — Ma vue n’y est plus. Si je peins, je me trahirais ! »
La force de la pièce réside dans le balancement, parfois brutal, d’une amitié où le « vous » cordial succède au « tu » d’un désaccord profond. Les scènes font écho à des instants de leurs vies. Le mauvais père de famille, le Père la Victoire, l’homme amoureux pour Georges. Le soleil levant, la vue qui baisse, la difficulté de peindre pour Claude.
Une fois que l’on a retrouvé Clotilde devant sa table de jardin – une image qui évoque Cézanne –, Marguerite sur un banc, comme sortie d’une toile de Renoir, il y a l’impressionnisme qui s’impose. Les artistes, dans ces conditions, nous proposent un véritable bonheur. Ils portent de vrais personnages sans se soucier de l’Histoire : le texte s’en charge. Ils donnent chacun et chacune à leur rôle des couleurs, par touches légères, de petites touches posées avec un pinceau en poils de martre. Ainsi le veut l’impressionnisme.

Pour le jeu, les choses sont magnifiques. Jean-Pierre Gos est plus qu’excellent. Caroline Cons nous touche par une grâce délicieuse. Daniel Nars révèle un formidable réalisme de tempérament, tandis que Sonia Müller nous émeut en témoin attentif des petites misères du quotidien.
Ce spectacle est sensible, profondément humain et d’une grande théâtralité.
Jacques Sallin
Infos pratiques :
La colère du Tigre, de Philippe Madral, à La Traverse MQ des Pâquis, du 9 au 20 septembre 2026.
Mise en scène : Thierry Piguet
Avec Jean-Pierre Gos, Daniel Nasr, Caroline Cons, Sonia Müller
Photos : © TDMSR
