L’Évangile selon Saint Stephan
Après plus d’une année de tournée, le troubadour Eicher était de retour à Genève pour deux soirs à la Comédie avec son messianique Seul en scène. Revoir ce spectacle, jadis critiqué comme une expérience intime, poétique et miraculeuse, c’est accepter qu’il ait évolué et constater qu’il fonctionne désormais comme un rituel. On y revient donc non pas pour être ébahis mais pour se reconnecter à quelque chose d’indicible, de central, de vital.
Il y a des événements auxquels on retourne comme on retourne à la messe. Pas par obligation.
Pas par habitude vide. Mais parce qu’on sait que, là, quelque chose se remet en place.
Depuis quarante ans, Stephan Eicher officie dans des temples païens. Et on y va en pèlerinage parce qu’on y est bien, fondamentalement. Bien sûr, on est moins surpris que la première fois. Et certains soirs, c’est mieux. D’autres, un peu moins. Parfois c’est plus bruyant, parfois les arrangements prennent un peu trop de place, parfois la voix se fait moins distincte et l’on regrette, l’espace d’un instant, la nudité d’une seule guitare et d’un souffle au sein de la cathédrale. Mais peu importe. L’essentiel est ailleurs.
Dans le fait de retrouver un rituel. Une vibration partagée. Une voix. La voie. Et des paroles. Et de la musique. Et cette profondeur légère avec laquelle Eicher regarde le temps passer sans jamais s’y résigner.
Et puis je vous ai rencontré
et vous avez emporté ma mélancolie
mais je ne veux pas tomber amoureux de vous
car un jour je chanterai la même chanson triste
à cause de vous
Ce jeudi soir de veille de Noël, après plus d’une année de tournée, son Seul en scène a changé. Comme changent les offices. Les gestes sont connus, les didascalies écrites, mais les inflexions diffèrent. Le tempo intérieur aussi. Le spectacle a pris sa vitesse de croisière, il évolue, s’enrichit de nouvelles chansons, s’alourdit parfois. On n’est plus dans la révélation, mais dans la confirmation. Et c’est précisément cela qui touche : la force intemporelle de la magie Eicher.
Il y a toujours cet homme – ce protagoniste – resté en enfance. Ce vieux garnement sage qui s’amuse à convoquer les codes du théâtre comme un gamin joue avec ses jouets : un projecteur qui tombe, de la fumée qui monte, un tabouret qui surgit, des éléments qui glissent. Le plateau devient un terrain de jeu sacré. Un espace de transsubstantiation où la musique devient onguent et le texte consolation.
Combien de temps, combien de temps
si on restait face à face
sans un mot, sans une gomme qui efface
Combien de temps, combien de temps
et je bois, je bois et je suis saoul de toi.
Au centre du temple, Saint Stephan. Qui s’amuse. Qui prend le temps. Qui bidouille. Sa verveine à cour. Son tourne-disque à jardin. Et toutes ces chansons comme la litanie existentielle de nos éphémérides.
Je regarde sur la chaise
le journal du matin,
les nouvelles sont mauvaises
d’où qu’elles viennent.
Crois-tu qu’il va neiger
Me demande-t-elle soudain ?
Me feras-tu un bébé pour Noël ?
« J’étais un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. » La phrase d’Albert Cohen pourrait servir d’épître fondatrice à l’œuvre du gardien du Temple d’Engelberg. Depuis Eisbär, en 1980, depuis les compositions électroniques entre quatre murs de béton près de Berne jusqu’à ce seul en scène théâtralisé, il n’a jamais cessé de chanter nos terribles chances d’exister avec philosophie, détachement et lucidité.
Je comprends mieux le monde
en t’observant
je crois, j’y vois plus clair
Je n’ai pas trouvé la clé
du mystère
mais je m’en suis approché…
Alors bien sûr il y a le divin des textes. Ceux de Philippe Djian, évidemment. Ces psaumes profanes que l’on connaît par cœur et qui, pourtant, continuent de faire leur œuvre. On les reçoit différemment selon l’âge, selon l’humeur, selon l’état du monde. Dans cette messe-là, point de messe basse, encore moins de morale à deux balles ou de culpabilité bien sentie. Les chansons ressemblent à des évangiles païens, pas toujours porteurs de bonnes nouvelles mais à chaque strophe pétris de poésie.
Quand vient l’heure où retombe
le nez au fond du verre,
il n’y a rien à répondre,
il n’y a plus rien à dire.
Quand les berges s’effondrent,
il n’y a plus de rivière.
Livre après livre (quinze albums au compteur), on sourit encore et encore à l’humour d’Eicher, à son autodérision immédiate, à sa capacité intacte de faire passer des choses profondes avec une légèreté désarmante. Le public, fidèle, communie. Le courant passe, ici et ailleurs, hier, aujourd’hui et demain. Et même lorsque l’on connaît les paroles, on est ressaisi par leur force immuable :
On ne refait pas sa vie,
on continue seul’ment,
on dort moins bien la nuit,
on écoute patiemment
de la maison les bruits
du dehors, l’effondrement.
Sans édulcorer l’ombre des amours sacrifiées sur l’autel du temps assassin, les mots sont à l’évidence panseurs de maux.
J’ai licencié mon cœur
liquidé mes émotions
révoqué nos peurs
renvoyé nos illusions
affranchi nos âmes
congédié mes sensations…
L’aventure s’arrête ici
merci de m’avoir toujours suivi
J’enlève mon tablier
je regarde le magasin
je n’ouvrirai sans doute pas demain…
Et l’alchimie opère pour transformer la mélancolie en nostalgie ; gloire au chanteur.
Demain sera plus sucré
qu’aujourd’hui…
Aurions-nous pu demeurer
bons amis ?
Vois comme je suis effondré
comme je suis blessé
J’aimerais bien t’entendre dire
je regrette
avant de fermer les yeux
À intervalles irréguliers, le miracle advient : un nouvel album. Et à chaque fois, une chanson inouïe vient s’inscrire dans cette bible déjà immense. Toute la place. Alors soudain, malgré la familiarité du rite, les larmes reviennent. De bonheur. De justesse. De congruence.
Mes vieilles photos, mes reliques
à la cave, n’en cambreront pas.
Toutes mes armoires seront vides,
tous mes placards seront à toi,
tu peux apporter les tiens.
Tout ce que tu veux, ça m’gêne pas.
Les choses, ou elles te retiennent
ou elles ne font jamais le poids.
C’est peut-être cela, au fond, la force des prières d’Eicher : elles ne promettent pas le salut. Elles offrent autre chose. Un espace où l’on peut déposer ses souvenirs et sourire de les avoir vécus plutôt que pleurer de les avoir perdus. Un moment où la poésie fédère le peuple bigarré. Une sorte de thérapie collective aussi efficace qu’une vue sur le Léman depuis le Lavaux.
Sans vouloir
te commander
essayons
de nous croiser
quelque part
entre arrivée
et départ
Tu viendras me remercier
un peu plus tard
Tu viendras m’en redemander
Quand l’office se termine, on n’en ressort pas transformé. On ressort accordé. Un peu mieux ajusté au monde. Un peu moins seul avec ses questions. Et l’on sait déjà que l’on reviendra. Même sans savoir ce que nous réserve demain. Même si Dieu parle suisse-allemand.
Chaque jour je me tenais prêt
je guettais l’heure et la page
Où les eaux s’ouvriraient
me laiss’raient un passage.
L’espoir me faisait vivre
l’attente me rendait nerveux
Je trouvais dans les livres
de quoi (s’) patienter un peu…
… jusqu’à la prochaine fois. Parce que certaines messes ne cherchent pas à convaincre. Elles accompagnent. Une vie durant.
Je plains celui qui repart seul
Qui n’a plus personne à son bras
Et qui n’a pas d’autre boussole
Et qui n’a rien d’autre que ça…
Amen.
Stéphane Stephan Michaud
Infos pratiques :
Seul en scène, de et avec Stephan Eicher, à la Comédie de Genève, les 17 et 18 décembre 2025.
Mise en scène et coécriture : François Gremaud
https://www.comedie.ch/fr/stephan-eicher-seul-en-scene
Photos : © Véronique Ury et Farah Siblini
En tournée, les dates sur le site de Stephan Eicher

