Louis(e), construire sur ce qui fut brisé

Louise Bourgeois est une plasticienne française, décédée à New York en 2010. Jusqu’au 8 mars, le spectacle Louis(e), consacré à sa vie et à ses œuvres, est à voir au Grütli – Centre de production et de diffusion des Arts vivants. Une pièce engagée, mise en scène par Rachel Gordy et Trisha Leys.

Louis(e) est construit sous la forme d’une interview fictive, une discussion entre un historien de l’art et la plasticienne. Dans cet entretien intime qui joue avec les bribes de son passé, il est question de l’histoire de cette femme hors du commun, de ses œuvres et de sa vie. À travers cette pièce, Trisha Leys et Rachel Gordy questionnent la femme en tant qu’artiste et la façon dont elle doit lutter pour faire sa place dans un monde encore régi par les règles des hommes.

Un décor qui change notre perception

Au moment d’entrer dans la salle, il est demandé aux spectateurs d’utiliser deux portes différentes, selon la mention inscrite sur leur billet. La salle du sous-sol est disposée en bi-frontal, avec un mur qui la sépare au milieu. Si bien que l’on ne voit pas le public en face de nous… D’un côté, le mur est entièrement blanc. De l’autre, des dessins et affiches sont accrochés, rappelant l’atelier de Louise Bourgeois. Au milieu du spectacle, ce mur tourne sur lui-même, pour permettre aux spectateurs d’avoir une autre perspective. Le lien entre les deux se fait par la porte bleue qui sépare les deux côtés de la scène. Régulièrement, elle s’ouvrira pour créer un lien entre le monde nu de l’historien de l’art et celui, bien plus vivant, de Louise. Ce lien est également créé par l’enfant (Sven Devanthéry) qui incarne soit Louise fillette, ou son fils – selon les moments. La frontière demeure assez floue.

Ce dispositif particulier oblige les spectateurs à tendre un peu plus l’oreille, à se concentrer sur les mots prononcés par le comédien qu’il ne voit pas directement, et qui ne lui parviennent que grâce aux micros portés par les acteurs. Des images de ce qui se passe de l’autre côté sont également projetées sur les murs, donnant au spectateur une idée de la façon dont les scènes sont perçues par l’autre moitié du public. Une expérience peu commune donc, à l’image de ce que proposait Louise Bourgeois à travers ses œuvres.

Pourquoi ce « e » ?

C’est une question qui se pose immédiatement à la lecture du titre du spectacle. Pourquoi avoir mis un « e » entre parenthèses ? Un élément de réponse apparaît assez rapidement : sans se revendiquer féministe, Louise Bourgeois a soutenu de nombreuses artistes dans les années 70, participant à des expositions organisées par le MLF. Elle confiera d’ailleurs à Jacqueline Caux lors d’un entretien : « Je suis une femme, je n’ai donc pas besoin d’être féministe. » Ce « e » pas totalement affirmé, c’est donc le symbole de cette ambivalence d’être une femme dans un milieu essentiellement masculin qui peine à s’ouvrir, à ce moment-là, aux artistes féminines.

Mais ce « e » pourrait également représenter son enfance. Le père faisait souvent ce trait d’humour en découpant une mandarine d’une petite figure représentant sa fille… avec un pénis (la partie qui raccroche la peau de la mandarine à son cœur), en disant que sa fille n’en disposait pas. Son père s’appelant Louis, ce « e » peut ainsi être vu comme l’ambiguïté entre l’image qu’il renvoyait et celle qu’est devenue la petite Louise…

Un spectacle féministe ?

Même si Louise Bourgeois n’aimait pas ce terme, le qualificatif est aujourd’hui inévitable quand on parle de ce spectacle. Explorant plusieurs de ses œuvres, on ne peut s’empêcher d’y voir la lutte pour l’émancipation de la femme. Traumatisée par l’adultère qu’a commis son père avec la gouvernante, elle a dû suivre trente ans de psychanalyse pour s’en remettre. Dans son travail, on le ressent. À Genève, on se souvient sans doute de l’énorme araignée qui trônait sur la Place de Neuve en 2011. Cette œuvre, intitulée Maman, représente l’aspect bienfaisant de l’animal, qui nous débarrasse de certaines nuisibles. Il y a ici le côté protecteur de sa mère, qu’elle choisit de mettre en avant – bien que ce ne soit pas l’impression première de certains spectateurs. On pourra citer également ses Femmes maison, centrées autour de la procréation, de la naissance et de la maternité. Dans cette série de peintures, qui se sont étalées sur toute sa carrière, elle explore la relation entre une femme et son chez-soi, remplaçant la tête de celles-ci par des maisons, isolant leur corps du monde extérieur. On évoquera encore The Destruction of the Father, au titre très explicite, dans laquelle elle exorcise son passé, en amenant le spectateur à assister à une scène de crime située dans une salle à manger. Elle revient ainsi sur les humiliations subies dans son enfance. La liste des œuvres présentées est encore longue et toutes vont dans le même sens : en relation avec son passé, il est question de relations entre les êtres, d’amour, d’érotisme et de famille, principalement…

Louis(e), c’est donc un spectacle qui joue sur les perceptions du spectateur. Perceptions pendant la pièce, mais qui rappellent aussi la manière dont la plasticienne envisageait ses œuvres. Un spectacle qui marque, pour un personnage non moins marquant et qui s’impose comme un indispensable dans la lutte féministe, si importante aujourd’hui. Pas étonnant dès lors que la dernière représentation ait lieu le 8 mars. Un joli clin d’œil…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Louis(e), de Trisha Leys et Rachel Gordy, du 24 février au 8 mars au Grütli – Centre de production et diffusions des Arts vivants.

Mise en scène : Rachel Gordy et Trisha Lays

Avec Rachel Gordy, José Ponce et Sven Devanthéry

https://grutli.ch/spectacle/louise/

Photos : © Dorothée Thébert Filliger

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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