Mais qui est Sir Thomas ?

Le vent souffle, les guirlandes brillent… Noël approche et dans sa hotte, le gros bonhomme habillé de rouge aura sûrement… des livres ! Pourquoi ne pas découvrir un ouvrage de circonstance ? Voici L’étrange Noël de Sir Thomas, publié en 2019 aux éditions Okama.

« L’idée de créer un recueil réunissant des auteurs de talent ne m’est pas venue par hasard : en effet, Sir Thomas, personnage issu de mon imagination, s’est imposé peu à peu dans mes songes. Cet Anglais aux traits anguleux, moustache et chapeau melon, toujours tiré à quatre épingles, a hanté mes nuits. Plusieurs légendes circuleraient à son sujet : dans certaines, on le dirait croque-mort, dans d’autres, exorciste, ou encore ce serait un esprit foulant cette terre. » (p. 7)

C’est avec ces mots que Laurence Malè, co-fondatrice, ouvre la préface de L’étrange Noël de Sir Thomas. Le décor est planté : un personnage principal (Sir Thomas), affublé d’attributs physiques et vestimentaires reconnaissables, est confié à six autrices et auteurs différents – Nicolas Feuz, Olivia Gerig, Marie Javet, Christelle Magarotto, Olivier May, Catherine Rolland. Tous et toutes ont, il va s’en dire, des profils et des univers très différents, tant au niveau des histoires qu’ils aiment créer (qu’elles soient angoissantes, mystérieuses, loufoques, violentes ou touchantes) que du style qu’ils adoptent. À elles et eux, donc, de se dépatouiller avec Sir Thomas, de lui trouver un passé, une raison d’être, une mission, des péripéties, des ennemis, des amis – bref, de lui donner corps.

Mais pas n’importe comment ! Spécialisée en littérature fantastique et en fantasy, les jeunes éditions Okama, qui ont été fondées à Lausanne en 2019, ont donné à leurs auteurs une consigne de plus : placer les aventures de Sir Thomas dans la période magique de… Noël !

Un personnage – six vies

Et de la magie, il y en a dans L’étrange Noël de Sir Thomas… quoique, pas vraiment là où on l’aurait attendue ! Car Sir Thomas, en plus de porter chapeau melon et moustache, entretient une relation particulière avec… la mort. On n’est pas loin du conte fameux de Charles Dickens, A Christmas Carol (1843) ou de Den Lille Piege Med Svovlstikkerne (La Petite Filles aux Allumettes) de Hans Christian Andersen (1845) – quoique dans des tonalités souvent plus sombres :

  1. Dans « Et si la mort me programme », Maria Jovet en fait un inquiétant croque-mort du XIXe siècle, capable d’embaumer les trépassés comme personne… et qui, par-delà le trépas, est capable de venir hanter les vivants, pour mieux les maudire. Serait-il le passeur d’âmes, celui qui peut changer le destin des familles aimantes et apparaît étrangement, là ou le malheur rôde ?
  2. En compagnie d’Olivier May, Sir Thomas devient dans « Les quatre Noël de Sir Thomas » un jeune noble, amoureux et féru d’idéalisme, qui au début du XIXe siècle se positionne contre l’esclavage qui a cours dans les colonies. On y croise Mary Shelley, on y expérimente des psychotropes lointains qui amènent des visions surprenantes… et, au final, tout le monde s’y trouve réuni, après bien des années.
  3. Nicolas Feuz, quant à lui, campe son Sir Thomas à la lisière des bois de l’irréel. Dans « Dernier Noël à Trapellun », un père et son fils, confrontés à la mort du grand-père, se rendent ensemble dans le chalet du mort. Secrets familiaux et passé refoulé seront de mise, pour le garçonnet qui met lentement au jour des vérités enfouies. Entre esprit des bois et spectre des croyances de jadis, Sir Thomas saura leur ouvrir les yeux à tous deux. Et, tout ça, grâce (ou à cause ?) d’un sapin de Noël !
  4. « Un loup-garou pour Noël. L’évangile selon Sir Thomas », de Christelle Magarotto, est sans doute le texte le plus déroutant du recueil – peut-être parce qu’il met en scène un narrateur qui consomme des joints (nommé avec humour « Sir Thomas ») en grosses quantités… ce qui explique probablement le caractère décousu et improbable de son récit. Sur ce point, le récit rappelle, dans un autre registre, celui du prolifique auteur de science-fiction, Philip K. Dick, Substance Mort (Scanner Darkly).Vendeur itinérant, notre narrateur parcourt les routes poussiéreuses pour vendre des bibles (et autres drogues illégales), dans un décor qui ressemble à celui d’un western contemporain. En chemin, il croisera des religieux fanatiques qui se cherchent un gourou, des filles très peu vêtues… et des amateurs de chasse. Seul hic : notre narrateur a un gros, GROS problème avec le sang. Et, accessoirement, avec la pleine lune.
  5. Olivia Gerig, quant à elle, mêle à la magie de Noël un thriller familial et psychologique, sur fond de perte de mémoire. Avec « L’Insoupçonnable passé de G.W. », elle suit Georges qui, pour la première fois depuis bien des années, est invité pour Noël chez des amis. Problème : Georges n’a aucun souvenir de qui sont ces fameux amis qui l’invitent. Qu’à cela ne tienne ! Il décide de bousculer ses habitudes et de s’y rendre. L’histoire, touchante, questionne les variations d’identité et le refoulement, car Georges s’avère marqué jusqu’au fond de lui par un passé qu’il a choisi (ou non) d’oublier… Mais, comme souvent avec Olivia Gerig, le fin mot de l’histoire demeure tout de même sombre.
  6. C’est sans doute vers « L’Extracteur » de Catherine Rolland que va ma préférence. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’il dénote de l’ensemble, par son énergie et sa loufoquerie. Là où ses prédécesseur.euse.s jouaient la carte de l’angoisse, du psychologique, de l’historique ou du sanglant, Catherine Rolland suit la veine comique avec une jubilation et un vrai art des dialogues, pour faire de Sir Thomas un employé de l’Au-Delà, un Extracteur d’âmes particulièrement maladroit qui se trompe au cours de l’une de ses missions. S’en suivra un impossible imbroglio pour parvenir à réparer l’erreur, sur fond de spiritisme et de rebondissements. On croisera même Jésus (ou plutôt, « Monsieur de Nazareth ») – autrement dit, le Grand Patron, en pleine libations festives de Noël dans l’Autre Monde… et ça, ça vaut le détour !

Au final, si vous voulez passer une jolie fin d’année, frémir, trembler, être ému.e et rire, je vous conseille vraiment de vous plonger dans L’Étrange Noël de Sir Thomas et ses histoires qui font (parfois) peur… vous y regarderez peut-être à deux fois avant de décorer votre sapin ou d’ouvrir vos cadeaux !

Magali Bossi

Références : Nicolas Feuz, Olivia Gerig, Marie Javet, Christelle Magarotto, Olivier May et Catherine Rolland, L’Étrange Noël de Sir Thomas, Lausanne, Okama, 2019, 395p.

Photo : © Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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