Matrices : transmission et perspectives – 2ème partie

Suite de la rencontre avec Clea Eden, autrice de de la pièce et comédienne, Charlotte Riondel, metteuse en scène et Sophie Dascal, réalisatrice. Dans cette seconde partie, elles vous donnent un peu plus d’informations sur le film, mais aussi sur l’avenir, du spectacle et de leur milieu en général.

La Pépinière : Le spectacle pourrait donc encore évoluer, c’est la force de l’art vivant, si je comprends bien. Contrairement au film, qui sera un produit fini et figé ?

Sophie Dascal : Pour un film, tout finit par se figer, bien sûr. Mais comme on est hors d’une production classique, on n’a moins de contraintes. Cette période de Covid est pour nous l’opportunité de faire autre chose, de plus ouvert. On peut par exemple envisager des formes plus hybrides, plus installatives, avec des capsules. Comme on a beaucoup de matière, on peut la mettre au service d’autre chose.

Clea Eden : Si, ou plutôt quand on reprendra ce spectacle, il pourrait éventuellement y avoir des installations, par exemple dans le foyer du théâtre, au bar… Ce sont des choses auxquelles on réfléchit. Ce que je voudrais rappeler aussi, c’est qu’avant le spectacle, il y a cette matière brute, qu’on a la volonté de montrer. Dans notre pratique, on a toujours eu un grand intérêt pour les échos, ou les rituels. On tente aussi des formes de théâtre pas figées, en jouant par exemple dans des milieux urbains dans un précédent spectacle. On se confronte ainsi avec le réel, et c’est un objectif de notre compagnie. On ne peut pas tout contrôler, et il en va de même pour le film. Il y a donc une confiance qui doit être là. Et comme pour la matière brute dont je parlais tout à l’heure, le film va capter divers instants T du processus de création et montrer ainsi diverses perspectives. C’est aussi ce qu’amène la présence de nos mères sur le plateau : elles apportent une autre perspective, au lieu de n’entendre que leur voix dans les enregistrements.

La Pépinière : Vous parlez beaucoup de perspective. C’est ce qui semble ressortir de l’apport de Sophie, qui parle du spectacle avec les outils du cinéma. Qu’est-ce qui diffère concrètement de la pratique et de la vision théâtrale ?

Sophie Dascal : Je dirais qu’il y a une complémentarité des approches. Dans le documentaire, j’ai toujours la volonté de « faire avec », plutôt que de « faire sur ». On construit vraiment ensemble. C’est ce qui est à la fois magique et étrange : on fige quelque chose d’un instant sur un média, et en même temps on met aussi quelque chose en mouvement. Cet essaie est une forme de témoin d’un processus, qui rend compte de cette histoire. Et je pense que la caméra permet de fédérer des gens autour d’une idée, dans un contexte qui ne le permet pas vraiment. Il y a aussi un côté expérimental, en proposant une autre perspective sur la réalité. À cet égard, on échange beaucoup avec Clea. L’idée est aussi de reprendre la structure des cycles de la pièce. Le film témoigne d’un contexte de réalité pour s’engouffrer dans une fictionnalité. On crée ainsi une mise en abîme, puisqu’on finit en quelque sorte par se retourner sur soi, en changeant complètement de perspective et de regard.

Charlotte Riondel : Depuis que le spectacle est écrit, je suis vraiment entrée dans mon rôle de metteuse en scène. On cloisonne beaucoup avec Clea, qui a plus pris les choses en mains durant le processus d’écriture, et maintenant c’est mon tour. Donc je n’ai vu encore aucune image du film. Pourtant, il est porteur du processus et en fait partie intégrante, mais on ne l’a pas encore intégré au spectacle. Cela nous ouvrira d’autres perspectives, pour créer en quelque sorte un nouveau spectacle. Je dirais que ça réouvre des possibles. Et surtout, le film permet de valoriser le processus de création, qui n’existe pas pour le public, mais qui est central pour nous.

Sophie Dascal : Cela permet aussi de créer des ponts entre nos professions. On n’est pas dans le domaine de la captation, ce qui permet s’y mettre plus du sien et d’apporter un regard artistique. La forme du documentaire est donc influencée par le processus de création. C’est d’ailleurs assez paradoxal de faire un documentaire sur des comédiens, puisque leur métier est justement de jouer. Mais je crois que cela a permis à tout le monde de retrouver l’essence de nos métiers, à savoir de s’amuser.

La Pépinière : À vous entendre, on a donc l’impression que cette façon de se « réinventer », comme le rabâchent beaucoup les politiciens, a été porteuse pour vous ?

Charlotte Riondel : On a l’impression d’avoir une certaine légitimité à œuvrer pour soi, sans une production demandée. On a donc une indépendance totale dans notre projet. Ce qui ne veut bien sûr pas dire qu’il n’y pas de rigueur ou moins de travail. Mais je suis persuadée que c’est un film qui a quelque chose à raconter, comme le spectacle.

Clea Eden : Je pense que ce film permet de toucher un public plus large et de nourrir véritablement le projet. On prend aussi le temps de se rendre compte de la gestation du projet, qui renvoie à la thématique du spectacle, autour de la création et de la transmission. Comme pour un enfant, il y a un temps de gestation dans le processus.

Charlotte Riondel : Au final, les deux médias vivent en parallèle. Sans le spectacle, il n’y pas de film, mais j’aimerais et j’y crois profondément, que l’inverse soit vrai aussi, comme je l’ai déjà dit ! Quant à la question de la réinvention, je vois plutôt ça comme une affirmation que les arts vivants sont nécessaires. On travaille dans ce qu’on sait faire et aujourd’hui, il ne manque qu’une chose, c’est le partage !

Clea Eden : Il y a aussi une réalité qui existe, c’est qu’il faut de l’argent pour monter des projets et se réinventer. J’aimerais comprendre comment les politiques décident de ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Et je me rends compte, en créant ce spectacle dans les conditions actuelles, que j’ai la conviction que ce que je fais est ce que je veux faire, et que c’est vraiment essentiel. En fait, je n’en ai jamais été aussi sûre, alors que, paradoxalement, la période est propice à tous les doutes. Je crois qu’on a un rôle à jouer dans la transmission et le partage, et que ce spectacle, où la transmission est au centre, doit justement être partagé !

La Pépinière : L’objectif est donc, bien sûr, de pouvoir jouer devant un public, mais uassi de présenter le film lors de divers festivals. Quelles sont donc vos idées pour la suite ?

Charlotte Riondel : Concernant le spectacle, on est en disucssion avec la Parfumerie pour une reprogrammation. C’est une certitude qu’il sera rejoué, la question est de savoir quand, selon les agendas et les possibilités de chacun. Idéalement, on aimerait ensuite enchaîner avec une tournée, d’où l’importance de la diffusion de ce spectacle, d’autant plus pour une troupe jeune comme la nôtre. Heureusement, il existe aussi une captation, qui nous permettra de le diffuser.

Sophie Dascal : Ce film est un travail de longue haleine, avec aussi une grande part de solitude. Maintenant, on cherche des financements pour le montage. Notre premier désir était de proposer ce film au festival de Locarno. On a postulé auprès du « fonds de transformation » initié par le canton de Genève, mais les délais sont trop longs pour qu’on soit prêtes pour Locarno… On réfléchit donc à contacter d’autres festivals, comme Visions du Réel ou, pourquoi pas, La Berlinale ? On a aussi un partenariat avec Spoutnik, qui diffusera l’essaie lors d’un événement quand ce sera possible. Le plus important est que le film soit vu. On reçoit aussi des demandes de plateforme de streaming, qui ont besoin de matière en ce moment. C’est une option qu’on envisage sérieusement, notamment avec la rts. Dans un deuxième temps, on vise aussi des festivals spécialisés, notamment au Québec, qui propose un festival interdisciplinaire… En tout cas on la volonté de monter ce film et de montrer, ce qui permet aussi de voir d’autres choses que ce que montre le spectacle.

La Pépinière : Clea, Charlotte, Sophie, merci infiniment pour ce moment de partage et pour ce projet qui est vraiment incroyable et magnifique. Je me réjouis de découvrir le spectacle, avec tout ce que vous m’en avez dit !

Clea Eden : Merci à toi pour cette interview, ça nous a fait beaucoup de bien et ça nous a permis aussi de recentrer certaines choses et de mettre des mots sur nos impressions, c’était très important !

Propos recueillis par Fabien Imhof

Pour retrouver la première partie de l’interview, c’est par ICI !

Photos : © Sophie Dascal

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

2 réflexions sur “Matrices : transmission et perspectives – 2ème partie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *