Molière est toujours actuel

En ce moment à la Comédie de Genève, Les Fondateurs reprennent alternativement deux textes de Molière : Tartuffe et Dom Juan. Dans ce diptyque qui fait la part belle à l’improvisation, ils rappellent que ces textes résonnent toujours aujourd’hui. À voir jusqu’au 8 mars.

On pourrait résumer ces deux pièces en parlant de manipulation et de séduction. Tartuffe, dans la pièce éponyme, parvient à convaincre Orgon qu’il est un dévot. Ce dernier lui offre la main de sa fille, mais Tartuffe tente de séduire Elmire, la seconde femme d’Orgon. Piégé, et suite à plusieurs retournements de situation, il finira par être arrêté. Dans Dom Juan, le protagoniste enchaîne les conquêtes. Ayant abandonné Elvire, sa dernière épouse, il se retrouve poursuivi par les deux frères de celle-ci. Au fil de ses rencontres, tout le monde tentera de le faire revenir dans le droit chemin, du pauvre qu’il rencontre en forêt, en passant par le Commandeur qu’il a tué et dont il se moque, jusqu’à son propre père. En vain…

Dans le diptyque des Fondateurs, ces deux pièces sont reprises de façon contemporaine. Si le texte original est respecté, de nombreux apports et digressions sont présentés. Une grande part d’improvisation est ainsi laissée aux comédiens – serait-elle feinte ? – alors que l’espace scénique se construit à vue, au fil de l’avancée de la pièce.

Quels apports ?

Dans Tartuffe, chacun commence par présenter le personnage qu’il incarne et de quelle manière on peut le reconnaître. Les deux pièces donnent l’impression d’assister à une répétition tant les comédiens s’arrêtent pour commenter ce qu’ils ont fait, revoir leurs intentions de jeu, leur façon de prononcer les répliques, l’énergie qu’ils y mettent… Avec une grande présence du comique de répétition – en rejouant la scène jusqu’à trouver LA bonne intonation – ces scènes donnent un nouveau souffle aux textes de Molière, en les aérant, apportant une certaine légèreté à une langue parfois difficile à suivre. Si ces passages sont, par moments, un peu trop tirés en longueur, ils permettent aussi aux comédiens de monter le décor pour les scènes suivantes. Dans Tartuffe, des morceaux de meubles sont accrochés par des câbles au plafond – François Herpeux, qui incarne Mme Pernelle à ce moment-là, ne manquera d’ailleurs pas de se cogner, créant l’hilarité dès les premières minutes du spectacle. Après les avoir décrochés, les comédiens montent les meubles – chaises, étagères et tables –comme des patchworks au fil de la pièce, les maintenant par des serre-joints. Dans Dom Juan, les dix premières minutes sont consacrées au remplissage de la scène par les différents éléments, alors que François Herpeux – encore lui ! –, en slip, cherche sa moustache, sans laquelle il ne peut incarner Dom Juan. Pendant tout le spectacle, les comédiens se relaient pour peindre la statue du Commandeur, qui doit intervenir à la fin de la pièce. Une des scènes devra d’ailleurs patienter, et la précédente rejouée plusieurs fois, l’œuvre n’étant pas terminée… Par ces petits détails, la mise en scène provoque l’hilarité du public et l’agacement – feint – des comédiens.

Quelle résonnance ?

Si tous ces subterfuges sont mis en place, ce n’est pas que pour faire rire le public. Bien que cet effet soit parfaitement réussi, tous ces choix apportent aussi une réflexion. Réflexion sur le théâtre d’abord. Les comédiens changent à plusieurs reprises de personnage, certains étant interprétés alternativement par presque toute la troupe, alors que les personnages de Tartuffe et Sganarelle, par exemple, sont interprétés par des femmes. À l’heure où les questions d’égalité sont nombreuses, ce choix montre que les Fondateurs privilégient la dramaturgie, et donc la façon qu’ont les comédiens d’incarner les personnages, avant le sexe, qui n’est ici plus une distinction importante. Avec la construction qui se fait sur scène, le spectateur voit également comment un spectacle peut évoluer, quelles réflexions peuvent venir s’insérer durant la création. Des étapes qu’on n’a pas l’habitude de voir et qui sont pourtant nécessaires.

La réflexion porte aussi sur notre actualité. Dom Juan résonne différemment à l’ère du #metoo, alors que le personnage voit les femmes comme des objets, qu’il cherche à conquérir. Il y est question de manipulation d’abord, par le propos des deux pièces, puisque c’est sans doute l’une des thématiques récurrentes, bien qu’elle soit abordée de deux façons différentes. Elle existe encore aujourd’hui, en politique, dans la séduction, comme dans la vie quotidienne. Vouloir convaincre est, ainsi, une forme de manipulation. Ceci est lié au rapport à la liberté. La part d’improvisation et les nombreux apports cités précédemment montrent à quel point les Fondateurs se sentent libres de réinterpréter ces textes. Ils questionnent surtout sur le rapport à la liberté des personnages, qui s’enferment, à l’image de Dom Juan, à force de chercher cette liberté à tout prix. Sganarelle, ou Orgon, sont quant à eux enfermés dans les rôles qu’on les force à jouer, manipulés par Dom Juan et Tartuffe. Mais rassurons-nous, les manipulateurs finissent par être punis…

Ce diptyque autour de Molière s’avère ainsi très dense, Sans oublier de faire rire leur public, les Fondateurs parviennent donc à rendre toute sa modernité à Molière, dont les propos résonnent encore fortement aujourd’hui, à divers niveaux. En choisissant un texte aussi éloigné temporellement, la compagnie peut ainsi augmenter le contraste entre la pièce de Molière et les éléments de modernité qu’elle y apporte.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Dom Juan et Tartuffe, de Molière, repris par Les Fondateurs, du 18 février au 8 mars 2020 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Julien Basler

Avec Claire Deutsch, Mélanie Foulon, David Gobet, François Herpeux, Aline Papin et Aurélie Pitrat.

https://www.comedie.ch/fr/programme/tartuffe-les-fondateurs

https://www.comedie.ch/fr/programme/dom-juan-les-fondateurs

Photos : © Magali Dougados

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

2 réflexions sur “Molière est toujours actuel

  • 25 février 2020 à 11h45
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    Curieuse et assez enthousiaste des propositions de la pépinière, je vous remercie dans un premier temps de m’envoyer vos News et commentaires

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    • 25 février 2020 à 11h49
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      Bonjour,

      Merci pour votre intérêt et votre message !

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