La troisième voie

La recherche d’un chemin entre le choix et la décision. Je préférerais mieux pas de Rémi De Vos dans une mise en scène de Joan Mompart. À voir au Théâtre du Loup à Genève, jusqu’au 1er mars

Le tragique grec, c’est le choc entre deux argumentations aux situations parfaitement légitimes que tout oppose. Ainsi face à Créon, Antigone choisit en toute connaissance d’enterrer son frère, un acte dont elle connaît parfaitement les conséquences, un acte qui est bien loin d’une décision : un choix. Car choisir, c’est savoir avant d’agir alors que décider : c’est agir avant de savoir. Antigone elle, savait tout.

Dans la phrase : «Je préférerais mieux pas », il y a la proposition d’une troisième voie, une sorte de choix en retrait ou une décision reportée… ce moment d’attente que la terre tourne, le temps de se sortir d’un guêpier ou d’un mauvais pas par la grâce d’une idée ou de la providence. Ni choisir, ni décider, mais espérer : une troisième voie proche de la noyade. Car l’espérance est bien loin du bonheur. Espérer, c’est ne rien savoir, ne rien avoir, ne rien pouvoir. C’est tout le tragique de ce spectacle qui propose une « inquiétante étrangeté du banal », bien loin du charme enivrant de l’impossible.

Six tableaux issus de l’économie tertiaire vont se dérouler dans le décor d’une cité obscure à la François Schuiten & Benoît Peeters. Un open-space, où dès l’ouverture du spectacle, les personnages œuvrent dans un des cercles de l’enfer, condamnés à un travail qui semble inutile. Un décor tout en nuances de gris cerné de noir et de blanc. Elégance de la simplicité. Des lignes pures et droites qui accompagnent des situations tant absurdes et oppressantes qu’elles nous portent aux rires.

Ainsi, le tragique moderne du travail tertiaire s’expose de manière fine, pertinente dans un texte qui décrit parfaitement et avec humour la glu de l’administration, le fracas de la surqualification sous-employée, l’efficacité terrifiante du harcèlement et toutes autres situations migraineuses qui, faute de choix ou de décision, vous poussent sur le siège éjectable de l’indécision. On le voit, il semble impossible de se sortir sans bruit d’un monde où le travail est devenu l’horizon indépassable, un monde qui pousse à agir ou à subir et qui n’a que faire de la tiédeur d’une rouspétance sans relief.

Car le « Je préférerais mieux pas » est ici présenté comme une petite voix qui tente de refuser, de s’opposer, de s’extirper, de fuir des situations effrayantes ; d’une machine infernale constituée de ces six tableaux magnifiquement interprétés. Les quatre comédiens, comédiennes sont magnétiques, intelligents et fragiles. Impressionnants et fascinants tant dans la violence que dans la noyade, le cri et le souffle, dans l’autorité et le charme.

Ainsi, on passe du burlesque de la levée de corps par des hommes des pompes funèbres face à un mort qui ne l’est pas, au vaudeville de chantier aussi efficace qu’un Feydeau, puis, par la sournoise violence du harcèlement – ou encore l’acharnement aveugle à vouloir mettre chacun à sa place et tant pis si ce n’est pas la sienne. Enfin, la folie de la suspicion dans un monde à la Mad Men.

Alors, s’invite la couleur verte. Celle du jeu, des démons ou de la nature. Retour enfin vers un monde de couleur, où le chant des oiseaux et du bruit du vent dans les branches, offre un message qui donne enfin un peu de paix à l’âme, un peu du repos. Mais dans ce monde synthétique et artificiel où le vent n’est que ventilo et les chants que magnéto, le leitmotiv s’impose plus urgent encore. De cette nature-là : « Je préférerais mieux pas ».

Un très beau spectacle à l’esthétisme consommé avec une mise en scène, ainsi que le disait Jean-Laurent Cochet un grand maître de l’art dramatique, aussi effacée qu’éclatante. Une qualité supplémentaire qui confortera votre décision ou votre choix de vous rendre encore une fois au Théâtre du Loup.

Jacques Sallin

Infos pratiques : Je préférerais mieux pas de Rémi De Vos, du 18 février au 1er mars, au Théâtre du Loup

Mise en scène : Joan Mompart

Avec Samuel Churin, Baptiste Coustenoble, Valérie Crouzet et Magali Heu

Photos : © Sofi Nadler

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

Une réflexion sur “La troisième voie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.