Se parler sans n’avoir rien à se dire

Deux frères que tout oppose se retrouvent après des années sans se voir. Alors, quand il s’agit de renouer le dialogue, rien n’est acquis. D’Eux, c’est l’histoire d’une relation fraternelle déchirante, un texte commandé par Joan Mompart à Rémi De Vos, une partition sur mesure pour Antoine Courvoisier et David Gobet.

Pour sa reprise et clôture de saison, le Crève-Cœur a mis les petits plats dans les grands et propose à son public un cadre idyllique, en plein air : la Fondation Martin Bodmer, au cœur de Cologny. Dans les gradins du jardin, le public est ainsi invité à suivre l’histoire comico-cynique des retrouvailles de deux frères, dont on ne prononce jamais le nom. Ils pourraient être n’importe qui, et c’est ce qui est beau : un texte d’un réalisme criant et d’une universalité sans égale. Le plus jeune est écrivain, ou plutôt écrit des sketchs pour des humoristes, des slogans pour des pubs et autres proverbes autour du jardin. Lorsqu’il vient à la rencontre de son aîné, de retour de Thaïlande – où il a réussi dans l’import-export – depuis un mois sans lui avoir fait signe, le dialogue devient compliqué à renouer. Entre non-dits, reproches tus et vies diamétralement opposées, le tableau qui se joue a tout pour fonctionner.

Un texte tout en nuances

D’Eux, c’est avant tout un texte d’une incroyable finesse, ainsi que Rémi De Vos nous en a donné l’habitude. Le dialogue entre les deux frères peine d’abord à décoller : entre questions-réponses plus banales les unes que les autres, des commentaires du type « C’est super ! », sans grande réflexion derrière et des relances forcées, on comprend bien vite que les deux hommes n’ont rien à se dire. Ou plutôt si : ils ont tant de choses à se dire, mais ne savent ni où ni comment débuter. Un dialogue de sourd s’installe, pour le plus grand plaisir du public, qui rit des réactions de l’un face à ce qu’il apprend de l’autre : le plus jeune, qui ne savait même pas planter un clou quelques années auparavant, a réparé tout un mur de pierres en faisant lui-même son ciment, alors que l’autre, grand coureur de jupons et adepte de rencontres avec des prostituées, est désormais marié et, devenu croyant, cherche à se reconvertir en pasteur. On croirait voir ici des codes du théâtre de boulevard, où tout serait mis en œuvre pour faire rire. Il n’en est rien, et le rire n’est que surface.

Car petit à petit, les langues se délient, et derrière les remarques cyniques de l’aîné, on sent poindre les reproches à son petit frère. Ce dernier est arrivé après un long périple en train, bus et taxi – eh oui, après 8 échecs successifs au permis de conduire… – et semble vouloir régler ses comptes avec son grand frère. Ce dialogue léger et comique devient alors plus profond et mène à d’autres questionnements, plus grands et plus généraux. Le benjamin peine ainsi à comprendre que son aîné soit devenu croyant et lui pose une multitude de questions, avec une pointe de moquerie, mais sans jamais aucun mépris. Quant au plus âgé, il ne comprend pas bien l’intérêt d’avoir acheté une maison de campagne pour s’enfermer dans son studio pour écrire. Bref, ils s’écoutent, mais ne s’entendent pas. Et si le cynisme est présent pendant la majeure partie de la pièce, au moment du climax final, plus question de rire : l’émotion prend le dessus et les reproches sortent enfin, les langues se déliant. Non, malgré leurs efforts, ils ne parviendront pas à se comprendre, les morceaux de leurs vies respectives ne pouvant jamais s’assembler.

Deux comédiens pour une scénographie épurée

Cette idée du puzzle, on la retrouve sur scène. Le seul élément de décor est un jeu de Taquin[1] géant. Sur celui-ci, pas de chiffre, mais une ligne diagonale. Symboliserait-elle la trajectoire initialement tracée pour ses deux êtres ? Avant même les premiers mots, le grand frère déplace les panneaux coulissants, qui ne forment ainsi plus une ligne. Une façon de nous dire, peut-être, que le chemin ne sera pas si droit pour ces deux frères. Des chemins qui, d’ailleurs ne se croiseront jamais véritablement. Ce sentiment est amplifié par deux éléments : d’abord, la ligne ne sera jamais reformée, malgré plusieurs déplacements des panneaux. Ensuite, lors des transitions entre les scènes, les deux frères observent le panneau, semblant se diriger vers lui, puis s’éloignant et revenant sur leur pas, dans un mouvement de va-et-vient parallèle, lors duquel ils ne se rapprocheront jamais. Comme une manière de symboliser que leurs chemins ne se croiseront jamais, comme on le comprend bien vite.

Ces deux frères n’ont aucune complicité, rien en commun. Et rien, pas même Guillaume, le cadet disparu que tous deux adoraient, ne pourra jamais les rapprocher. Paradoxalement, les deux comédiens qui les interprètent, Antoine Courvoisier et David Gobet, montrent quant à eux une incroyable complicité. Par des jeux de regards, des mouvements et une gestuelle bien précise, ils savent à quel moment briser les blancs, ou au contraire les faire durer. Leur duo fonctionne à la perfection et c’est ce qui fait résonner le texte de Rémi De Vos aussi fort. Le cynisme dans le ton qu’ils emploient et dans leurs regards permet de développer tout le sous-texte de cette pièce. Alors que les deux personnages évitent d’aborder les sujets qui fâchent, on perçoit cette tension et cette envie de tout dévoiler, tout en repoussant l’échéance jusqu’au dernier moment.

Cette partition millimétrée, couplée au jeu en extérieur, donne l’impression de ne plus être au théâtre, mais plutôt d’assister à une scène de la vie réelle, et des relations fraternelles compliquées comme il en existe tant. Et on ne s’y trompe pas : le texte nous trotte encore dans la tête pendant un long moment et permet d’aborder nombre de réflexion personnelles. L’émotion est au rendez-vous, et pas seulement dans le public. On n’oubliera pas les mots de Joan Mompart, metteur en scène, à la fin du spectacle, s’adressant aux spectateurs et spectatrices et leurs applaudissements si chaleureux : « ON REVIT ! YEEEEES ! »

Fabien Imhof

Infos pratiques :

D’Eux, de Rémi de Vos, par la Cie LLUM, du 27 avril au 23 mai 2021 au Théâtre Le Crève-Cœur (spectacle joué en extérieur à la Fondation Martin Bodmer).

Mise en scène : Joan Mompart

Avec David Gobet et Antoine Courvoisier

Photos : © Loris von Siebenthal

[1] Le taquin est un jeu solitaire créé en 1870, dans lequel il faut déplacer des plaquettes afin de remettre des nombres de 1 à 15 dans l’ordre.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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