Quand le cinéma mène à la transe

Du 6 au 9 mai, au Théâtre Saint-Gervais, on rend hommage aux débuts du cinéma sonore, avec Les Bonimenteurs. Jonathan Capdevielle, Arthur B. Gillette et Jennifer Eliz Hutt emmènent le public dans leur univers décalé… jusqu’au climax en forme de transe.

Le bonimenteur désigne le narrateur des films à l’image muette. Si ce métier est aujourd’hui tombé en désuétude, un trio un peu fou lui redonne vie pendant quelques jours à Saint-Gervais. Les trois comédien·ne·s coupent ainsi le son d’un classique du cinéma d’horreur italien – Suspiria de Dario Argento – pour en proposer une version totalement décalée, à base de références culturelles genevoises, de bruitages hilarants et de dialogues déjantés. Des moments de folie qui font du bien !

Comme dans un studio

Sur la scène de la salle du sous-sol, c’est l’écran qui saute aux yeux. Fait d’un voile translucide, il laisse apparaître, en fond de scène, une multitude d’instruments et deux hommes. À l’avant-scène, une femme, à moitié endormie avec un plateau repas sur les genoux – elle aussi entourée d’un chevalet, de quelques instruments et autres accessoires et d’un micro. En face d’elle, le même genre de dispositif est installé. L’enchevêtrement de fils et autres appareils destinés à la prise de son nous figure que nous nous trouvons dans un studio d’enregistrement ou de doublage. Une voix-off – celle d’un pilote qui parle anglais en mâchant ses mots dans son micro – est rapidement traduite par la douce voix d’une femme, qui nous indique que l’avion a décollé avec un peu de retard et que le film va bientôt commencer. On le comprend bien vite : l’univers visuel et sonore qui nous est proposé nous plongera là où les comédiens veulent nous emmener, avec un très fort pouvoir de suggestion.

Une performance millimétrée

Le film débute alors, mais pas avec le bon son. Celui-ci est produit en direct par les trois comédien·ne·s. Ils reprennent les dialogues en les réinventant, font tous les bruitages et même la musique d’ambiance. Des talons qui claquent sur le sol au vent d’orage, en passant par la pluie qui tombe sur la capote de la voiture ou les aboiements du chien, on est en immersion dans l’univers du film. Si bien qu’on en oublie rapidement la présence des doubleur·se·s sur la scène, pour se plonger véritablement dans le film… ou dans le spectacle, on ne sait plus trop !. On pense alors à cette mode des YouTubeurs qui refont les doublages de films ou de clips de façon parodique. Si l’on retrouve bien dans le même procédé, force est de constater que la performance est toute autre : tout est fait en direct, sans montage, avec une précision extraordinaire. Aucun droit à l’erreur, donc ! Et alors qu’on est plongé dans l’histoire qu’ils ont créée autour d’une école de danse dans le nouveau pavillon ADC et l’arrivée d’une nouvelle élève, Française mais qui vient des États-Unis, on se questionne pourtant sur ce qui l’entoure. Paradoxal, non ?

Du film à la réalité

Car c’est là que le trio excelle : l’histoire qu’iels racontent à travers les images n’est qu’un prétexte. Si l’on apprécie les petites références à certains théâtres de la place (des productions de la Comédie aux accueils d’artistes décalés au Saint-Gervais, tiens tiens…) et cette parodie qui semble n’avoir ni queue ni tête, on est en immersion totale dans l’univers du film, tant ils parviennent à le rendre crédible, comme s’il s’agissait de sons enregistrés en post-production. Dès le moment où l’on comprend cela, le spectacle prend un tout autre sens. La frontière entre fiction et réalité s’amincit : on comprend pourquoi Jennifer Eliz Hunt rejoint une scène de danse en s’agitant devant l’écran, ou encore pourquoi elle vient s’asseoir juste en face du voile translucide, accompagnée de Jonathan Capdevielle pour doubler l’un des moments forts du film. Ielleux-mêmes ne parviennent plus à prendre de distance avec ce qu’iels font. Jusqu’à ce que la frontière tombe totalement, symbolisée par la chute de l’écran. Les trois comédien·ne·s sont alors comme possédés par l’univers de ce film en réinterprètent la fin en live, comme au théâtre cette fois-ci. À grands renforts de reprises de morceaux emblématiques des années 70 (le film date lui-même de 1977) réarrangées pour l’occasion, ils entrent comme dans une transe, et de bonimenteurs, deviennent acteur·trice·s du film.

Si l’on est d’abord un peu perplexe face à cette scène, elle nous rappelle bien vite que toute la magie des arts de fiction comme le cinéma et le théâtre est là : tout en sachant que ce n’est pas la réalité, on entre en immersion dans l’objet qu’on auquel on est en train d’assister, entre pièce et film. Un moyen de sortir, pendant 1h45, de notre réalité pour entrer dans un autre univers. La magie du cinéma, vous avez dit ?

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les Bonimenteurs, de Jonathan Capdevielle, Arthur B. Gillette et Jennifer Eliz Hunt, d’après le film Suspiria de Dario Argento, du 6 au 9 mai 2021 au Théâtre Saint-Gervais.

Conception, dialogue, bruitages, musique et jeu : Jonathan Capdevielle, Arthur B. Gillette et Jennifer Eliz Hunt

https://saintgervais.ch/spectacle/les-bonimenteurs

Photo : © Marc Domage

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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