Nour, aux racines de l’espoir
Épopée ou fresque de la diaspora arménienne, Nour, opéra créé à l’occasion de la commémoration du centenaire du génocide des Arménien-nes, raconte l’histoire de Hovannès, de l’exil jusqu’à sa vie parisienne, et de toutes les embûches auxquelles il a dû faire face. Un spectacle fort, intime et universel, à voir à la Parfumerie jusqu’au 25 janvier.
Paris, de nous jours. Tout commence quand Loucine (lune en arménien) parle à sa mère Nour (grenade en arménien) de son amie Aylin (clair de lune en turc). L’occasion est toute trouvée de parler de ses origines arméniennes, de l’histoire familiale et de la symbolique des noms, pendant que les kefté cuisent. Nour lui raconte alors son enfance, quand son grand-père Hovannès lui a narré son histoire. C’est donc le parcours de cet homme, l’arrière-grand-père de Loucine, que l’on suit : depuis la déportation suite au génocide dès 1915, la perte des sien-nes, l’exil, la traversée de l’Europe, la rencontre puis les retrouvailles avec Ani, sa bien-aimée, la Seconde Guerre mondiale et la participation des Arménien-nes, la naissance de ses enfants et de ses petits-enfants… tout y passe. Cette narration est portée par Armen Godel, du haut de ses 84 ans, sur un livret de Nathalie Karibian et une musique composée par Fabrice Lelong. Un hommage au peuple arménien, une ode à sa culture, mais aussi une portée bien plus large et universelle, en forme d’espoir.

Histoire intime et universelle
Évoquons d’abord le fond : il est toujours compliqué d’aborder, dans un spectacle, une thématique aussi sensible et complexe que celle-ci. D’autant plus lorsqu’elle résonne aussi fortement avec la triste actualité mondiale. Le livret de Nathalie Karibian a la pudeur de raconter l’histoire d’un homme, qui pourrait être vraie. Le programme de présentation le précise d’ailleurs parfaitement : il s’agit d’ « une » histoire de la diaspora. On y perçoit donc un devoir de mémoire, un hommage porté par cet être fictif, dont le récit illustre les difficultés – et c’est un euphémisme – de la vie de sa communauté. On y apprend la déportation, la protection temporaire par une famille turque, puis la traversée de l’Europe jusqu’à Marseille pour se protéger. L’homme nous bouleverse alors en annonçant qu’il a tout perdu, lui qui est devenu « Hovannès, apatride » : sa famille, sa terre, jusqu’à son identité. Il a alors fallu se reconstruire, s’adapter. Et pour ce faire, il a pu compter sur le soutien d’une forte communauté arménienne en France.

Le tout est raconté avec une douceur infinie, celle d’un grand-père narrant son passé à sa petite-fille. On y retrouve de magnifiques passages, comme lorsqu’il a retrouvé, un peu par hasard – mais y a-t-il un hasard derrière tout cela ? – sa bien-aimée Ani. Cette histoire ne véhicule aucune haine, rancœur ou tristesse, des sentiments qui auraient pourtant été parfaitement légitimes. Non, ce qui se dégage est plutôt de l’ordre de la résilience, de l’espoir, de l’envie d’avancer. C’est tout le symbole porté par le titre du spectacle, et le nom donné à sa petite-fille. Nour, c’est la grenade en arménien, soit le fruit que donnait la mère de Hovannès à son fils durant la déportation, pour l’aider à tenir. C’est aussi le fruit symbole de l’Arménie, représentant la fertilité, l’abondance, la prospérité, l’amour, la vie et même l’âme arménienne. On retrouve aussi toute cette dimension symbolique dans la volonté de Loucine de voyager. Mais pas comme son arrière-grand-père, non, elle ne veut pas y être forcée. Loucine souhaite aller à la rencontre des gens, des cultures et, en échange d’une grenade, gagner un poème, un chant, un plat, tout ce qui constituera une culture commune de toutes celles qu’elle aura rencontrées. De quoi donner une dimension universelle au propos, et faire résonner la structure en briques, située à jardin comme une tour de Babel. Autrement dit, une volonté de rassembler les peuples et d’atteindre, en quelque sorte, les cieux. Voilà qui donne cette dimension universelle au spectacle, qui, s’il parle du génocide arménien, évoque aussi les autres drames du XXème siècle, à travers les camarades de Loucine : le Rwanda, la Shoah, le Cambodge, Srebrenica… ou, bien sûr, aujourd’hui, la Palestine. Alors, le poème mis en musique qui ponctue le spectacle prend un tout autre sens. Invictus, de William Ernest Henley, célèbrement repris par Nelson Mandela, se conclut ainsi : « I am the master of my faith, I am the captain of my soul. (Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme.) »

Une maîtrise impressionnante
Le fond, vous l’aurez compris, a de quoi bouleverser. Mais s’il touche autant, c’est aussi parce que tout, dans ce spectacle, se met au service du récit. Porté par les 18 jeunes de la Maîtrise du Conservatoire populaire et les six musicien-nes de l’ensemble instrumental de l’Opéra-Théâtre, ainsi qu’un Armen Godel toujours impressionnant, et si touchant – lui dont la mère est arménienne, rappelons-le – Nour ne peut laisser indifférent-e. On est impressioné-e par la maîtrise vocale et chorégraphique du chœur, qu’il chante à l’unisson ou en polyphonie. Sans oublier les soli qui résonnent avec une douceur et une puissance indescriptibles. Les musiques sont bien sûr influencées par la culture arménienne, mais aussi syrienne et italienne – là où Hovannès a retrouvé Ani. D’où cette portée universelle. Et que dire de la symbolique de ces enfants, qui portent le spectacle. Symboles d’innocence et de pureté, ils nous invitent à faire résonner les mots de William Ernest Henley, et ceux des autres chants, encore plus fortement, dans un message nécessaire d’espoir et de paix : « Depuis l’obscurité qui m’envahit / Noire comme le royaume de l’enfer / Je remercie les dieux quels qu’ils soient / Pour mon âme indomptable. »

En pensant à ce spectacle, on ne peut s’empêcher de se rappeler du Chaos et des Cœurs battants de Valentine Sergo, dont le propos sur la résilience nous est évoqué également par le personnage de… Nour. Nour qui, en arabe, signifie « lumière ». Un autre sens que l’on pourrait donc donner à ce spectacle. Et de lumière, il en est aussi question dans Nour. Dans ce que symbolisent ces enfants et le propos, bien sûr, mais aussi dans celles que Marc Heimendinger a imaginées pour raconter, d’une autre manière ce spectacle. Les focales varient selon le propos, sur Nour, Hovannès, les musicien-nes ou l’ensemble des enfants en train d’interpréter une danse traditionnelle. Elle alterne aussi entre chaleur et froideur, selon le ton donné à l’histoire, qu’on soit dans l’espoir ou dans un moment-charnière plus sombre. L’ensemble, entre lumière, musique, chant, jeu, chorégraphie, récit et symbolique, présente une fresque, ou plutôt « un arbre généalogique dont les branches sont bien vivantes », pour reprendre les mots du programme de salle. Tout se relie, pousse encore à l’infini, et nous pousse à la résilience, vers un espoir dont nous avons bien besoin. Merci pour ce moment.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Nour, livret de Nathalie Karibian, musique de Fabrice Lelong, par l’Opéra-Théâtre, du 13 au 25 janvier 2025.
Direction musicale : Fruzsina Szuromi
Mise en scène : Michèle Cart
Chorégraphie : Béatrice Nauffray
Scénographie : Michel Faure
Création Lumière : Marc Heimendinger
Création Costumes : Anna Pacchiani
Avec Armen Godel ; la Maîtrise du Conservatoire populaire (direction Magali Dami et Fruzsina Szuromi) : Emma Aeschbach, Eloïse Bernard, Aliénor Casutt, Tayma Davidshofer, Noam Fiorina, Isaure Friedli, Coline Gold, Léonie Golombek, Bianca Granieri, Melissa Gritunic, Valentine Maurer-Cecchini, Caterina Mela, Mai Lan Nguyen, Béatrice Nizzi, Margot Pellet, Elena Trustram, Céleste Villalba et Oskar Weideborg ; et l’Ensemble instrumental d’Opéra Théâtre : Nandingua Bayarbaatar (violon), Tim Vernet (violon), Audrey Heimendinger (violonelle), Sarah Nvendo Ferrier (contrebasse), Yonathan Navia (clarinette), Aurélien Puntos (percussion)
https://www.laparfumerie.ch/evenement/nour/
https://opera-theatre.ch/nour_2026/
Photos : ©Timothy Cuenat
