Odyssée sans retour
Et si le dernier homme n’était pas un héros, mais un simple camionneur de l’espace, ukrainien de surcroît ? Avec U Are the Universe, Pavlo Ostrikov lance une sonde poétique et tordue dans le cosmos du cinéma de science-fiction. Loin des épopées glacées, il y dépose un mélange inédit de désespoir beckettien, de comédie romantique stellaire, de survivalisme amoureux et de mélancolie profondément incarnée.
Le voyage spatial au cinéma est un territoire saturé de mythes. On y envoie des héros intrépides, des scientifiques géniaux, des symboles de l’humanité. Pour son U Are the Universe, film tiré d’une courte pièce de son auteur, débuté sous pandémie et achevé en pleine guerre de destructions massives sur sol ukrainien, Pavlo Ostrikov, lui, y expédie Andriy Melnyk. Un routier prolétaire de l’espace préposé au largage de conteneurs de déchets nucléaires vers les confins du système solaire. Son vaisseau est cabossé, son compagnon Maxim est campé par un robot IA des débuts de l’informatique à l’humour douteux
Un convoyeur qui ne lit pas de livres. Excepté évidemment Robinson Crusoé et sa citation culte : « Ma vie aurait pu être bien pire ou bien meilleure ». N’est-elle pas le reflet d’un certain état d’esprit dominant en Ukraine, qui invitant à (sur)vivre « au mieux ou au pire » dans l’instant présent ? Sans réelle perspective d’avenir.
Scénario éprouvé
Jusqu’à ce que, lors d’un trajet de routine – quatre ans aller, quatre ans retour pour aller larguer des déchets nucléaires – , il est d’abord licencié à distance avant que la Terre n’explose sous ses yeux au gré de frappes et d’impacts nucléaires touchant les cinq continents. Après ce twist, le voilà candidat au titre de dernier être humain vivant. Et en sursis. En effet le temps qu’il lui reste est seize semaines de vivres dans les entrailles d’un vaisseau qui ne cesse de péricliter. Le pitch pourrait annoncer un énième exercice de style sur la solitude métaphysique. U Are the Universe est tout le contraire : un film charnel, drôle et désespéré, qui utilise le vide sidéral pour parler de notre besoin vital de lien.
D’emblée, le film plante son décor dans un champ de références assumées. L’esthétique du vaisseau décati, les plans routine de la vie à bord, le robot à la voix placide évoquent irrésistiblement Hal de 2001, l’Odyssée de l’espace. En moins retors mais tout aussi manipulateur et dangereux in fine.

Hommages
La lutte pour la survie en vaisseau spatial endommagé par des débris naviguant comme des projectiles dans le vide environnant convoque Gravity d’Alfonso Cuarón, à l’exception notable et signifiante que la Terre, ici, n’existe plus. La relation à distance, presque éthérée, avec une voix féminine, fait écho à Her de Spike Jonze, tout en étant dénuée de fantasme érotique et orgasme vécu par la voix.
Quant aux grands questionnements existentiels face à l’inconnu, l’ombre de Solaris – dans ses versions Tarkovski et Soderbergh – plane. Jusqu’au nom de Radio Solaris que s’invente notre spationaute éboueur en plein flow d’animateur de radio imaginaire. Ces hommages sont parfois si appuyés qu’ils frôlent le recyclage décalé. Et l’on peut regretter que le passé d’Andriy, ses racines terrestres, ses « fantômes » à la Kelvin, ne soient jamais vraiment explorés. Le personnage nous arrive comme une page presque vierge, ce qui peut troubler.
Mais c’est peut-être là une clé de lecture : Andriy n’est pas un héros chargé d’histoire, c’est un homme ordinaire, un prolétaire, happé par une catastrophe qui le dépasse. Son manque de caractérisation psychologique traditionnelle devient sa caractéristique principale : il est un être de l’instant présent, contraint de se réinventer dans l’absurde intégral et intersidéral.

Mue inspirée
C’est précisément là que le film opère sa mue géniale et se distingue radicalement de ses prestigieux aînés. Ostrikov ne cherche pas la grandeur métaphysique solennelle de Kubrick ou Tarkovski. Il mélange les genres avec une désinvolture audacieuse. Après le choc de l’apocalypse, le film bascule dans une comédie romantique interstellaire des plus improbables.
Andriy, perdu, reçoit un message de détresse émis près de Saturne. Il provient de Catherine, une scientifique française. Elle est longtemps une voix bien plus terre à terre que celle de Scarlett Johansson dans Her. L’actrice belge Alexia Depicker s’efforce ainsi, non sans réussite, à singulariser sa tessiture dans une forme de familiarité veloutée d’abord détachée. Elle va toutefois vite se briser dans les sanglots et la panique. Car elle se sait aussi promise à une mort certaine par la chute progressive de sa station spatiale en panne.
Vu la distance, sa voix parvient en différé à Andriy avec traducteur intégré. On comprend assez vite qu’entre ces deux êtres se sachant irrémédiablement condamnés, ce qui se joue est un drame inéluctable veiné d’espérance, si ce n’est de joie et d’humour. Il est celui de milliards de Terrien-nes : être relié-e jusqu’au bout du bout à une présence, proche aidant, ami… Et de ne surtout pas mourir en solitaire, loin de l’autre.

Portrait parlé
Au risque de spoiler un peu plus, voici la plus belle idée du film. Pour tuer l’ennui, Andriy sculpte des figurines à la chaîne. Ni une ni deux, il propose de réaliser le visage de Catherine en 3D dans une sorte de glaise synthétique, manière imparable de sculpter sa présence-absence. Pour cela, quelques détails visagistes lui suffisent de la part de la géographe que cette idée intrigue puis séduit.
Historiquement, en Argentine, les proches des personnes disparues sous la dictature militaire ne possédaient souvent pas de photos portraits des êtres, dont ils étaient sans nouvelles. D’où le recours au dessin basé sur une description verbale du visage de la personne désespérément recherchée. Cette idée reprise sous forme sculptée ici permet aussi l’effacement du visage quand, suite à un nouveau twist que nous tairons, Andriy, semble se résigner à ne plus avoir une apparition humainement incarnée de Catherine.

Ombre de la guerre
Leurs échanges, d’abord techniques, deviennent petit à petit espiègles, tendres, maladroits. Le huis clos spatial se transforme en plateau de théâtre de l’Absurde, où deux voix tentent de construire un lien, un futur, sur le néant. Les dialogues, pleins de non-dits et d’humour noir pressé à froid font songer à du Beckett joué depuis des capsules séparées de millions de kilomètres.
Cette atmosphère beckettienne n’est pas qu’un jeu de style. Elle est nourrie par une réalité tangible, lourde, douloureuse : celle de l’Ukraine en guerre. Le film a été écrit avant l’invasion à grande échelle de 2022, mais achevé dans son ombre portée. Un membre de l’équipe artistique responsable des effets spéciaux est mort au front. Les coupures d’électricité ont ralenti la post-production.
Cette chape de plomb, ce sentiment d’isolement et de menace existentielle, imprègnent chaque image, mais en mettant le tragique à feu doux sur fond de déco et guirlande lumineuse de festivités. Andriy, seul dans son vaisseau, flottant dans un univers hostile où sa planète-mère a été rayée de la carte, devient une métaphore saisissante de l’Ukraine elle-même.
Un pays qui se sent parfois et toujours plus abandonné dans l’espace géopolitique, menacé de disparition, mais qui continue, désespérément, à émettre des signaux, à chercher une connexion, une main tendue – ici incarnée par cette voix française. Le film évite tout manichéisme, mais cette résonance donne une épaisseur tragique et poignante à la quête du personnage.

Mélancolie joyeuse et résilience
Porté par la performance magnétique de Volodymyr Kravchuk (sorte de Kad Merad en plus sobre et tendu), qui incarne Andriy amateur de vinyles, avec une bonhomie bougonne, une vulnérabilité et une maladresse touchantes, le film trouve sa force dans ses contradictions. La mise en scène, malgré un budget fort modeste, est d’une inventivité constante. Ostrikov et son chef opérateur Nikita Kuzmenko filment le confinement non comme une prison, mais comme un espace vivant, où la lumière joue sur les métaux fatigués, où les plans se resserrent pour exprimer l’angoisse ou s’ouvrent soudain sur la beauté hypnotique d’une nébuleuse, le tout accompagné de musiques populaires.
En témoigne ce tube de Desireless, Voyage Voyage, y prend une résonance inattendue qui casse le sérieux du genre. Pour mémoire, cette scie du top 50 est portée par une mélodie entraînante, synthétique alliée à des paroles qui évoquent une double quête. L’évasion physique par le voyage géographique et le voyage intérieur spirituel. C’est too much pour une Catherine qui n’est pas amoureuse contrairement à son Chevalier sauveur et soupirant interstellaire, mais le choix juste pour l’instant T aux yeux d’Andriy. Et pour le spectateur amoureux, le synopsis exact du film à travers ses paroles emblématiques : « Voyage, voyage / Plus loin que la nuit et le jour (voyage, voyage) / Voyage (voyage) / Dans l’espace inouï de l’amour … Voyage (voyage) /
Et jamais ne reviens. »

Authenticité émotionnelle
U Are the Universe possède cette qualité devenue rare : une sincérité émotionnelle brute. C’est une fable sur la résilience par le lien, aussi ténu soit-il. Une déclaration d’amour à la vie qui persiste, même lorsque tout semble perdu. En mêlant le mélo, la comédie romantique, le drame philosophique et le témoignage indirect d’une époque, Pavlo Ostrikov ne signe pas seulement un remarquable premier film de science-fiction. Il invente une forme singulière : le réalisme magique spatial ukrainien.
Une œuvre qui, depuis son huis clos intersidéral sans issue, nous rappelle avec une simplicité désarmante que face à l’immensité menaçante, qu’elle soit cosmique guerrière ou géopolitique, incendiaire ou environnementale, notre première arme, et peut-être la plus essentielle, reste la volonté de se parler, se comprendre, se respecter, s’entraider. Et, qui sait, de s’aimer.
« L’absence de ta présence me désespère, la présence de ton absence me révèle ton éternité », écrit Jacques de Bourbon Busset dans Lettre à Laurence (son épouse décédée). Comme dans un clip fantasque et surréaliste, la femme est alors un peu le devenir de l’homme. Jusque dans une fin poétique délibérément scellée par elle. Avec ses petites miniatures ailées sculptées à lui en guise d’ultime horizon.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
U Are the Universe de Pavlo Ostrikov. Avec Volodymyr Kravchuk et Alexia Depicker. Ukraine, Belgique, 2024. Festival Black Movie. 24 janvier, Les Salons (Genève) 19h30 ; 25 janvier, Cinémas du Grütli, Salle Michel Simon, Genève.
Photos : © ForeFilms / Stenola Productions
