Poésie de la mort, poésie de l’amour

Love is a river, l’amour est une rivière. C’est le titre choisi par Alexandre Doublet pour son adaptation du Platonov de Tchekhov, sur la scène de la Comédie de Genève jusqu’au 31 mars. Un spectacle qui nous emmène dans les émotions profondes des cinq personnages présents sur scène, alors qu’un meurtre vient d’être commis.

Un flash-back dans un temps qui se dilate. C’est ainsi qu’on pourrait résumer le format de Love is a river. L’intrigue de Platonov est réduite à cinq personnages dans la mise en scène d’Alexandre Doublet. Sur le plateau, une immense flaque d’eau, symbole de la rivière évoquée dans le titre, ou du sang dans lequel baigne Alexandre, victime du meurtre qui vient d’être commis. Les quelques minutes qui suivent cet événement sont étirées durant une heure, à travers les pensées de chacun des personnages, de leurs réflexions qui se mêlent et s’entremêlent. Une question les hante : comment en est-on arrivé là ?

Un texte en voix-off

Aucun des personnages ne parle vraiment. Les voix des comédiens sont préenregistrées et diffusées, comme une série de monologues intérieurs qui traduisent leurs émotions. Angoisse, colère, tristesse, incompréhension, mélancolie, nostalgie… Tout est réuni pour créer un moment de tension comme on en voit rarement au théâtre. Grâce aux pensées de chacun, le puzzle se forme petit à petit. Alexandre était amoureux. De sa femme, de celle de son meilleur ami, d’une étudiante aussi. Toutes trois sont présentes sur la scène. Son meilleur ami aussi. Il lui en veut, mais l’aime d’une amitié forte. Tous, en somme, auraient eu des raisons de le tuer, par passion, par jalousie, à cause d’une trahison… mais qui l’a réellement tué ? Ça, on ne le saura jamais vraiment. L’histoire des deux étudiants qui vient conclure la pièce amène même un nouveau suspect : le petit ami de l’étudiante, qu’elle a quitté, aurait-il tué Alexandre par amour pour celle qui est partie et qu’il a attendue tous les jours à la gare ? Mais est-ce vraiment elle ? Tant d’incertitudes demeurent ; l’essentiel n’est pas là. C’est le mouvement qu’on retient, ce mouvement intérieur propre à chacun, face à l’incrédulité de cette mort si violente et de tout ce qui y a conduit.

Une performance d’acteurs extraordinaires

Pour traduire ces mouvements émotionnels, Alexandre Doublet s’est attaché les services du chorégraphe Marc Marchand. Au fur et à mesure que les voix nous dévoilent les méandres des amours d’Alexandre, les émotions se dessinent sur les visages et dans la gestuelle de chacun. Les musiques instrumentales, toujours bien choisies, qui accompagnent les mouvements donnent toute la profondeur nécessaire à l’exceptionnelle performance des trois comédiennes et deux comédiens présents sur scène. La poésie du corps vient s’ajouter à celle des mots dans une sorte de lente chorégraphie qui traduit toutes les étapes du désarroi, dans ce temps qui se dilate à souhait. Gestes et texte se répondent, les émotions vivent à côté du cadavre d’Alexandre, couché sur la scène durant toute l’heure ou presque.

Ces personnages, plus du tout ancrés dans la Russie de Tchekhov, portent les prénoms des acteurs, comme pour dire qu’ils pourraient être n’importe qui, n’importe quand. Si l’amour est une rivière, il est loin d’être un long fleuve tranquille. Et ceci n’est pas vrai que dans l’œuvre de Tchekhov ou sur les planches de la Comédie. Bien que la fin ne soit pas toujours aussi tragique, la vie réelle et secrète de chacun de nous se reflète dans cette rivière qui constitue la scène.

On pourrait souligner le manque de dynamisme, notamment dans le ton des voix, un peu trop monocorde, qui fait que l’on décroche parfois. Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Le temps est dilaté, les émotions sont multiples. On a envie de tout, sauf d’être heureux. La lenteur et la douceur des voix retranscrivent parfaitement ce sentiment complexe. Alors, même si l’on ne comprend pas forcément tout, qu’on ne sait pas qui est le coupable, que nombre d’interrogations demeurent à l’issue de la représentation, on s’est laissé porter par la poésie des mots et des gestes de la pièce, d’une manière que seul le théâtre est capable de le faire.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Love is a river, d’Alexandre Doublet, d’après Platonov de Tchekhov, du 19 au 31 mars à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Alexandre Doublet

Avec Marion Chabloz, Alexandre Doublet, Maxime Gorbatchevsky, Malika Khatir, Loïc Le Manac’h et Anne Sée

https://www.comedie.ch/fr/programme/spectacles/love-is-a-river

Photos : ©Gregory Batardon

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code