L’innocence d’Anne

Comment conserver l’intimité d’un journal une fois exposé sur les planches ? C’est le pari tenté par Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, dans cette adaptation du Journal d’Anne Frank, sur la scène du Théâtre de Carouge jusqu’au 17 avril prochain. Un pari réussi pour un coup de cœur.

Publié en 1947, le Journal d’Anne Frank a été tenu par une jeune fille juive allemande exilée aux Pays-Bas, et cachée pendant deux ans dans les bureaux de l’entreprise de son père, avec sa famille et quatre amis. Elle y retrace le quotidien de cette vie qui n’en est pas vraiment une, ses espoirs, ses doutes, ses relations, ses envies, avec l’innocence de l’adolescente, dans un témoignage bouleversant et traduit dans plus de 70 langues. Reprendre un tel texte, dans sa version presque originale, au théâtre était risqué, tant il est connu et a été étudié. Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier s’y sont attelés pour un résultat qui restera à coup sûr l’un de mes plus grands souvenirs théâtraux.

Trois jeunes comédiens sur scène

Sur la scène de la salle Gérard-Carrat, ils sont trois : Judith Goudal, Laurie Comtesse et Yann Philipona est Peter van Daan. Ensemble, les trois comédiens commencent par lire le journal qu’ils ont trouvé sur la scène. Petit à petit, les choses se précisent et on comprend qu’ils incarneront les trois jeunes protagonistes du texte : Anne, sa grande sœur Margot et Peter van Daan, le fils des amis de la famille Frank. Aidés par des projecteurs qui aident à contextualiser et animer le décor blanc de la scène, ils expliquent la situation de la famille Frank, contrainte de s’exiler aux Pays-Bas après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Alternant scènes jouées et récit – en portant sur scène le texte du journal – sur le décor composé de portes, de trappes et de marches, à la manière de l’appartement dans lequel ils sont cachés, les trois comédiens parviennent à amener un dynamisme qu’on n’aurait pas soupçonné, au vu de l’objet de départ. Avec toute l’innocence de leur jeunesse et de celle de leurs personnages, ils transmettent ce texte bouleversant, témoignage d’une jeune adolescente qui a vécu le pire, avec une légèreté et une justesse rares. Anne se rêve patineuse en Suisse, danseuse, elle est heureuse de recevoir une paire de chaussures pour ses 14 ans… Malgré la gravité de la situation, ce spectacle donne le sourire. Et cela, ce n’était pas gagné.

Entre innocence et gravité

La situation est donc grave : la famille vit dans la peur constante d’être découverte et emmenée en camp de concentration. Durant deux ans, les adolescents ne sortiront pas de l’appartement. Et pourtant, dans cette vie cloisonnée qui n’en est pas une, ils parviennent à garder espoir. Anne conserve son innocence et des préoccupations propres à son âge : elle rêve, tombe amoureuse, se prend de bec avec sa sœur et ses parents… Le moindre message positif arrivant du front par la radio la bouleverse et lui redonne confiance. Judith Goudal devient Anne Frank et réussit ici une performance exceptionnelle : incarner la candeur, tout en restant consciente de la difficulté de la situation et de la manière dont tout cela va finir. L’enthousiasme constant qu’elle conserve, dans sa gestuelle presque enfantine que dans ses cris de joie et ses propos redonne vie à Anne Frank et à son œuvre si importante. Primo Levi a dit à propos de ce journal : « Anne Frank nous émeut plus que les innombrables victimes restées anonymes et peut-être doit-il en être ainsi. Si l’on devait et pouvait montrer de la compassion pour chacune d’elles, la vie serait insoutenable[1]. » C’est exactement la sensation qu’on a en assistant à cette adaptation théâtrale. Judith Goudal, Anne, nous émeut plus que jamais, soutenue magnifiquement par Laurie Comtesse et Yann Philipona, dont la performance est également à souligner. Quelle maturité et quelle justesse pour une troupe de comédiens si jeunes, avec un texte aussi fort à porter.

Une fin terrifiante

Et puis, la légèreté fait place à la terreur. Le spectacle se termine avec les trois comédiens sur scène, qui narrent la terrible fin des protagonistes : de l’arrestation des habitants de l’appartement à leur mort. Les lumières s’éteignent sur leurs personnages comme leur vie, instantanément, presque dans l’oubli. Seul Otto, le père a survécu. Ne restera sur la scène, comme dans l’histoire, que le journal d’Anne, dernier souvenir bouleversant de ces deux années. Un texte qu’on a pu récupérer grâce à Otto Frank et son amie Miep Gies, qui l’a conservé, et que personne ne doit jamais oublier.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Le journal d’Anne Frank, adapté par Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, du 12 mars au 17 avril 2019 au Théâtre de Carouge.

Mise en scène : Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier

Avec Judith Goudal, Laurie Comtesse et Yann Philipona

https://theatredecarouge.ch/saison/piece/le-journal-danne-frank/54/

Photos : © Julien James Auzan

[1] Primo Levi, Journal d’un écrivain, 1947.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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